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Appel à la justice

Mohammed Sofiane Mesbahi
22 March 2021

Si tu verses ne serait-ce qu’une larme de
compassion pour ton semblable, la vie
louera éternellement ton cœur plein
d’amour auprès de toutes les étoiles
qui brillent au firmament.

* * *
 

Les nombreux commentaires des experts analystes sur l’effondrement du système financier, ne nous éclairent guère sur ce qui se passe réellement dans le monde aujourd’hui. D’innombrables articles sont écrits sur les mille et une manières de remettre l’économie d’aplomb et de rétablir la croissance dans le système, mais ils s’appliquent à un système qui n’a jamais été durable et qui touche maintenant à sa fin. Ce que nous appelons le « système » est devenu si complexe qu’il semble doté d’une vie propre, et que les économistes les plus « pointus » eux-mêmes ne comprennent plus ce qui s’y passe. Rares sont les politiques qui s’expriment en termes compréhensibles pour l’individu ordinaire qui se bat pour trouver ou conserver un emploi, joindre les deux bouts et nourrir sa famille. Le fossé entre le petit monde clos des puissants de la politique et la vie quotidienne des gens qu’ils sont censés servir se creuse chaque jour davantage. Mais dans le même temps, on observe à travers le monde un phénomène totalement nouveau qui exige que l’on ait une vision bien plus simple des choses si l’on veut comprendre ce qui se passe.

Les mouvements de contestation qui fleurissent dans presque tous les pays sont un spectacle certes enthousiasmant, mais force est de reconnaître que tous ceux d’entre nous qui manifestent contre « le système » sont eux aussi impliqués dans le chaos engendré par les banquiers et les politiciens. Tous sans exception, nous faisons partie intégrante du système. Si nous ne reconnaissons pas que la société est un prolongement de nous-mêmes, nos contestations risquent de susciter un chaos et une violence considérables lorsque, la situation économique continuant de se détériorer, les partis politiques de gauche comme de droite se montreront incapables de proposer la moindre solution à des inégalités et des problèmes sociaux toujours croissants. « Le système » regroupe des gens ordinaires comme vous et moi, des hommes et des femmes chargés de familles et d’enfants, c’est pourquoi il est impératif de ne pas s’en prendre à lui, car cela reviendrait à nous agresser les uns les autres.

Dans l’histoire moderne, nombreux sont les gouvernements qui, animés des meilleures intentions du monde, ont tenté de changer le système de fond en comble. Ces changements ont toujours été adossés à une idéologie politique, mais les idéologies ne sont plus de mise aujourd’hui. Il n’y avait rien de fondamentalement mauvais dans les principes sous-tendant le capitalisme, le socialisme et le communisme, mais les gouvernements concernés ont abusé desdits principes en faisant preuve d’un autoritarisme arrogant à l’égard de leurs peuples au nom d’une simple croyance. Aujourd’hui, des gens de plus en plus nombreux prennent conscience de la nécessité de se libérer des « ismes » politiques qui ont causé tant de souffrances et de conflits de par le monde. Plus de dix ans après le nouveau millénaire, on devrait trouver absurde de se déclarer communiste, socialiste ou capitaliste, ou de s’imaginer que l’on peut trouver la liberté en portant un uniforme – en d’autres termes, que l’on peut détruire une idéologie en la remplaçant par une autre.

Quand on voit les soulèvements et les manifestations qui se multiplient aujourd’hui, on peut affirmer littéralement que les hommes deviennent plus conscients. Façon d'affirmer, sans qu’il y ait la moindre condescendance, que de plus en plus de gens se mettent à penser par eux-mêmes et ne comptent plus sur ce que d’autres leur disent de penser, en un mot, qu’ils ne « croient plus en une croyance ». Nos systèmes éducatifs ne nous aident pas à comprendre  que les idéologies constituent un déni de la liberté humaine ; ils ne nous enseignent pas ce qu’être libre intérieurement signifie. Mais aujourd’hui, les gens saisissent cela intuitivement tout seuls. D’où les nombreux et spectaculaires changements qui se produisent dans le monde.

Considérez par exemple le mouvement que nous appelons Printemps Arabe. Des millions de gens s’y sont courageusement libérés de dictateurs qui avaient imposé des  croyances et des idéologies à leurs peuples pendant des décennies. Seulement, une fois enclenchée, cette révolution a « éclaté » en diverses factions qui cherchent toutes à imposer une batterie de croyances nouvelles au reste de la population.  En Egypte, l’armée s’est rapidement mise en devoir de rétablir l’ancien système fondé sur le pouvoir et le privilège, malgré le million d’individus qui étaient descendus dans la rue. A Zucotti Park et à St Paul, comme dans tous les mouvements de masse, il existait également de nombreux groupuscules représentant des courants intellectuels divers qui se disputaient les faveurs des foules. Ne nous leurrons pas. Même si la démocratie est intimement liée à la liberté, les diverses formes de démocratie qui existent aujourd’hui sont des organisations sociales imposées et autoritaires. Nous ne connaîtrons vraiment le sens du mot démocratie que lorsque chacun d’entre nous aura fait l’expérience de la liberté qui vient de l’intérieur, et pas avant. Une chose est sûre, en tout cas,  il ne suffit pas de voter pour un parti politique de temps à autre, quand aucun homme politique ne propose de solution à nos problèmes sociaux et économiques.

Puisque nous soutenons ce nouveau mouvement de contestation, nous devons examiner attentivement ce que lancer un appel à la justice signifie. On parle beaucoup ces derniers temps des ultra-riches qui accumulent des fortunes colossales en pleine période d’austérité, ce qui, bien sûr, suscite une juste colère contre les banquiers et la cupidité sans limites portée aux nues par la société d’aujourd’hui. Mais quel est le plus grand crime : le bonus du banquier, ou le fait que des milliers de personnes meurent de faim chaque jour dans un monde d’abondance ? L’économie mondiale fait naufrage et la voix des peuples se fait entendre, mais pourquoi n’y a-t-il aucune manifestation dans nos avenues et sur nos places alors que des êtres humains meurent de faim ?

C’est parce que nous ne voyons pas le rapport entre notre vie et celle des autres. Notre éducation ne nous a pas enseigné à considérer les pauvres comme nos frères, ni à considérer le monde comme un grand tout dont les parties sont interconnectées. Un enfant n’apprend pas à entrer en contact avec lui-même, avec sa nature profonde, car on préfère le conditionner à devenir « quelqu’un » dans une société dysfonctionnelle fondée sur la compétition et le stress. Si, à l’université, nous étudions d’innombrables ouvrages sur l’histoire de la civilisation humaine, la philosophie, les arts et ainsi de suite, on ne nous y enseigne pas, dans les termes humains les plus simples, à servir nos semblables. La conséquence mondiale sur le plan collectif est que nous ne comprenons pas que l’humanité est une, que nous dépendons tous les uns des autres, et que c’est à nous qu’il incombe de prendre soin des moins favorisés que nous.

Les manifestations de Wall Street et d’ailleurs auraient pu se produire il y a bien, bien longtemps. Donc pourquoi ont-elles éclaté aujourd’hui, tout d’un coup ? Parce que des millions de personnes dans les pays prospères se voient obligées de commencer à se serrer la ceinture. Et même si nous avons du mal à rembourser nos prêts immobiliers, si injustes que soient les circonstances, pourquoi ne pensons-nous pas à ceux qui sont moins bien lotis que nous ? Il existe de nombreux niveaux de pauvreté, et nous savons bien qu’un très grand nombre de gens vivent dans une pauvreté relative, aux USA comme dans les autres pays riches. Mais que dire de la pauvreté qui fait que vous n’avez rien à manger et ne pouvez pas nourrir vos enfants ? Que vous n’avez ni toit, ni argent, ni soins médicaux élémentaires pour simplement rester en vie ? Nous ne cessons d’entendre l’expression « crime contre l’humanité », mais pourquoi la communauté internationale ne l’utilise-t-elle pas à propos des milliers de gens qui meurent de faim chaque jour, ou des 1,4 milliards de personnes que la Banque Mondiale décrit de façon lapidaire comme vivant dans l’« extrême pauvreté »1 ?

Maintenant que le système économique est en voie d’effondrement, chaque nation doit commencer à se restructurer, et nous pouvons tous jouer un rôle dans le processus. Mais nous devons comprendre que cela doit commencer par l’éradication de la faim. Avant de parler d’injustice, nous devons d’abord et avant tout régler le problème de la faim. C’est un peu comme quand on achète un nouveau logement : on commence toujours par nettoyer le chantier laissé par les occupants précédents. Ce chantier, c’est le problème de la faim. Nous ne pouvons pas faire campagne dans le monde pour réclamer la justice pour nous-mêmes, si nous abandonnons nos propres enfants et les laissons souffrir de la faim chez nous. Le monde est dans un état avancé de délabrement, et il a besoin d’une remise à neuf complète, mais nous devons d’abord prendre soin de nos propres enfants, c’est-à-dire de tous ceux qui souffrent de la faim sur la planète.

Après le 11 septembre, une gigantesque armée a été dépêchée en Iraq par voie de terre, air et mer en l’espace d’un mois. Quelles que soient par ailleurs les conséquences épouvantables de cette guerre illégale, on peut imaginer ce qui se serait passé si ces forces et leur expertise avaient été mobilisées pour sauver des vies au lieu de semer la mort ?  On imagine ce qui se passerait, si les forces militaires de la planète étaient mobilisées avec pour priorité absolue d’éradiquer la faim – par-delà les questions de géopolitique, de défense ou de profit pour les entreprises impliquées. Dernièrement, l’OTAN a littéralement lâché des millions de dollars dans les airs pour empêcher Kadhafi de massacrer son peuple2. Que nous soyons d’accord ou pas avec cette décision, on est en droit de poser une autre question : pourquoi l’OTAN n’envoie-t-elle pas ses avions et ses armées en Afrique  pour donner de quoi manger aux populations ? Il y aurait peut-être eu beaucoup plus de victimes à Benghazi sans intervention extérieure, mais, dans le même temps, des milliers d’individus sont morts de faim et de dénuement ailleurs dans le monde, et continuent de mourir chaque jour. Pourquoi l’OTAN n’empêche-t-elle pas Al Shabab de détourner l’aide destinée au peuple somalien ?3 Nous connaissons tous la réponse : parce que cette région ne présente aucun intérêt stratégique ou économique. Cette cause n’est pas de celles qui incitent les gens à manifester en masse dans les rues pour exiger de nos gouvernements une réponse à la question : « Pourquoi ne venons-nous pas en aide aux millions de gens qui souffrent de la faim ? »

L’Eglise elle-même a failli à son devoir qui consistait à éveiller la conscience mondiale à la honte de la faim, alors qu’aucune  règle n'interdit au clergé de manifester sur la place publique contre le dénuement. Quand des manifestants ont campé devant la cathédrale St Paul à Londres, de nombreuses banderoles disaient : « Que ferait Jésus ? » On peut se demander comment l’Eglise réagirait si le Christ devait réapparaître en la personne d’un « divin activiste » dans les manifestations de masse en faveur de la liberté et de la justice partout dans le monde. Malheureusement, quand nous qualifions d’« activistes » les rares personnes qui essaient de faire quelque chose pour leurs semblables, nous laissons entendre qu’un activiste est quelqu’un de différent du citoyen ordinaire. Les médias et l’industrie de la publicité nous encouragent à utiliser des étiquettes de ce type qui nous permettent de nous séparer de notre identité sociale et de ne pas nous sentir viscéralement concernés par la souffrance et l’injustice insondables qui sont le fléau de notre planète. Ce sont ces mêmes clivages dans nos consciences qui nous permettent de dire : « La faim a toujours existé, et elle existera toujours ».  Ou d’opiner aux avertissements des écologistes et de dire après coup : « Quelle naïveté de s’imaginer qu’on peut changer le monde ! » Dans ce contexte, le mot activiste mérite bien d’être synonyme de : « celui que personne n’écoute ». 

Pour comprendre la justice, il faut avoir une conscience éveillée, qui permette de voir clairement ce qui se passe, de penser par soi-même et de ne pas croire en une croyance. En cette époque où l’ordre ancien est en train de s’effondrer et où aucun gouvernement ne sait ce qu’il faut faire, nous ne pouvons plus nous contenter de montrer du doigt nos seuls politiciens. Nous nous plaisons à dire « C’est la faute du gouvernement », mais ne sommes-nous pas nous aussi responsables de la situation mondiale du fait de notre absence d’implication personnelle et de notre suffisance ? Comme nous l’avons constaté au Moyen-Orient, lorsque deux millions de personnes descendent dans la rue, le poing pacifiquement levé,  le gouvernement n’a pas d’autre choix que de prêter l’oreille ou de démissionner.

*

Essayons de comprendre, dans les termes les plus simples, ce que cela signifie pour l’économiste et le politicien. Puisqu’il est évident que nos systèmes économique, social et politique doivent être totalement restructurés, la vraie responsabilité des gouvernements est de les refondre de sorte que plus personne ne meure de faim. Pour commencer, cela passe par une coopération internationale visant à la mise en œuvre d’un programme de redistribution tel que nous n’en avons jamais connu auparavant. Un tel programme ne saurait avoir pour fondement la charité, qui n’a strictement rien à voir avec la justice. La charité est bien sûr incontournable dans le monde tel qu’il est aujourd’hui avec ses milliards d’individus souffrant de pauvreté, mais la nécessité du recours à la charité ne fait que tristement refléter l’autosatisfaction ambiante. Un programme d’urgence ne saurait s’appuyer sur les prémisses actuelles du « faisons notre possible pour nourrir les populations affamées », il doit au contraire être édifié sur le consensus fondateur qui proclame : « cela ne doit plus jamais se reproduire ».

La production de denrées alimentaires et de ressources est largement suffisante pour nourrir, vêtir, loger et soigner tous les habitants de la planète : c’est là un droit humain stipulé depuis longtemps par l’Article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme4. Cet article, qui est l’expression de la justice au sens le plus strict du terme, doit être érigé en loi au sein de chaque nation. De même qu’il existe une législation à respecter lorsqu’un pays adhère à la Communauté Européenne,  de même les droits de l’homme énoncés par les Nations Unies doivent faire obligation légale aux Etats membres de veiller collectivement à ce que nul ne meure de faim sur leur territoire. L’Article 25 doit avoir force de loi, et bénéficier du puissant soutien de l’opinion publique mondiale. La voix des peuples doit être entendue et représentée aux Nations Unies – dont c’est la vocation même. L’ONU doit devenir le représentant du cœur et de l’esprit des populations du monde. Cela prendra du temps, c’est inévitable, et chaque nation devra évoluer dans le respect de ses traditions. Mais, dans un premier temps, les politiciens éclairés et le public devront faire entendre leur voix et exiger qu’un programme de redistribution d’urgence soit lancé sous l’égide de l’Assemblée Générale des Nations Unies – programme qui, de toutes les missions qui lui incombent, deviendra la plus importante jamais entreprise par cette noble assemblée.

Pour les gouvernements, la négociation et la planification des détails logistiques constitueront un défi gigantesque, mais le mandat sera impératif. Inévitablement, dès qu’une urgence humanitaire éclate, on entend toujours la même rengaine, comme ce fut récemment le cas lors du tremblement de terre en Turquie ou des inondations en Thaïlande : ressources insuffisantes, coopération limitée, manque de personnel. Même dans le pays le plus riche, doté de l’armée la plus importante du monde, la population de la Nouvelles Orléans a dû se débrouiller seule après l’ouragan Katrina et en appeler au monde, clamant : « Où est le President Bush? » Quand il s’agit de protéger nos intérêts ou de partir en guerre, tout va miraculeusement vite – nous avons tout l’équipement, toutes les armes, toute la main-d’œuvre, tout l’argent nécessaire. Mais dès qu’il est question de la souffrance des pauvres, l’argent fait  soudain défaut. C’est cette tendance qu’il faut inverser. C’est pour cette raison que la prévention de la misère humaine, quelles qu’en soient les causes – pauvreté, conflit, catastrophe naturelle – doit être garantie par une autorité internationale, que l’on pourrait envisager comme un service d’urgence mondiale financé par des contributions de toutes les nations. Le recours à cette organisation ne devra en aucun cas être considéré comme une opération « humanitaire », terme dont les connotations sont trop évocatrices de la charité. Il faudra au contraire que ce programme d’urgence soit intégré de façon permanente dans nos nouvelles institutions de gouvernance mondiale et inscrit dans la loi internationale.

Rien de tout cela ne se réalisera sans un formidable élan de soutien populaire. Les solutions aux problèmes du monde ne viendront ni d’un parti politique, ni d’une idéologie quelconques, elles ne peuvent provenir que des peuples du monde s'exprimant d’une seule voix et dans la liberté. Les idéologies et les systèmes de croyance ne joueront plus le moindre rôle dans les changements de demain. En fait, une révolution digne de ce nom commence toujours par un acte exprimant la volonté de s’affranchir de tous les « ismes » et de toutes les idéologies qui ne cessent d’accabler le libre arbitre humain et nous interdisent de manifester l’amour dans les relations entre les peuples de toutes les races et de toutes les cultures. Cette libération par rapport aux croyances et aux idéologies nous procurera naturellement l’espace mental nécessaire pour nous connaître nous-mêmes, ce qui, en conséquence, nous donnera la possibilité, l’énergie et l’amour de nous identifier avec autrui.

Cela étant, il est vain de devenir « anti » croyance ou idéologie – comme, par exemple, de combattre le capitalisme. Il est temps de remettre le capitalisme à sa place et de réacheminer les ressources vers les endroits qui en ont le plus besoin. Le capitalisme, nous l’avons pratiqué tout naturellement – il est naturel de dire « ceci est à toi, ceci est à moi » –, mais le moment est venu où il nous faut dire  « partageons ce que nous avons ». Partager, c'est « être ensemble », pour la bonne raison qu’il nous est impossible d’être avec quelqu’un d’autre sans reconnaître dans notre for intérieur que nous sommes ensemble, que nous sommes ici-bas pour nous épauler les uns les autres. En ce sens, le principe de partage tend intrinsèquement à unir, et non à diviser.

La beauté du partage est qu’il n’appartient ni à un parti politique ni à un « isme », mais à la population du monde. Il n’appartient pas au parti socialiste, ni non plus au parti communiste, ni à qui que ce soit d’autre. Il est l’agent libérateur d’une douloureuse succession d’idéologies et de croyances qui se sont livré les unes aux autres des guerres abominables. Lorsque nous comprendrons que le principe de partage est fondamental pour notre survie mais tragiquement ignoré à tous les échelons de notre société, nous reconnaîtrons que le partage est le guide le plus sûr vers la justice et la paix. Alors, chaque homme deviendra en conscience l’ambassadeur de l’humanité, car, au-dessus de toutes les nations, se trouve le peuple uni de la Terre.

Qu’est-ce que cela impliquerait pour les manifestants de New-York et d’ailleurs ? Ces contestataires savent pertinemment qu’il nous faut procéder à une redistribution des richesses, empêcher l’argent d’affluer dans les mauvaises mains – celles des marchands d’armes en particulier. De quelque point de vue que l’on se place, la guerre doit disparaître de la surface de la Terre. Plus personne ne veut la guerre – ou plutôt, les pays n’ont plus les moyens de la faire, car l’économie mondiale continue de se déliter et de s’effondrer. Les protestataires savent également fort bien qu’il y a largement assez d’argent pour tout le monde, mais que cet argent est monopolisé par des familles et des corporations puissantes, voire même par des gouvernements, qui le dépensent inconsidérément. C’est pourquoi chaque nation doit répartir sa richesse et ses ressources plus équitablement entre ses citoyens.

Mais il nous faut aussi redistribuer les richesses au niveau mondial, et, dans un premier temps, procurer aux démunis une aide d’urgence destinée à satisfaire leurs besoins essentiels, avant de prendre de nouvelles dispositions économiques internationales qui ne soient plus fondées sur la compétition et le profit. Ces transformations à long terme exigeront une véritable vision de la part d’économistes d’un genre nouveau, et il nous faudra sans doute de nombreuses années pour restructurer nos systèmes de gouvernance mondiale. Le partage des ressources de la planète provoquera une avalanche de nouvelles lois et une simplification générale. C’est pourquoi nous ne devons pas perdre notre temps à prêter attention à l’avis des économistes orthodoxes et des politiciens de métier, dont les théories sont obsolètes et inadaptées à l’ère qui s’annonce. Quand le principe de partage commencera à influer sur les décisions de nos gouvernements, le système économique actuel se transformera naturellement ou disparaîtra. Les deux systèmes ne pourront pas coexister, car l’un est clivant de par sa complexité, et l’autre unificateur de par sa simplicité.

Comme personne n’échappera aux changements qui s’annoncent, ne travaillons pas contre le système, mais transformons-le ensemble. Il nous faudra inspirer confiance par la certitude qui est la nôtre que nous pouvons vraiment changer le système et construire un monde meilleur. Tout cela exigera une conscience toujours plus éveillée, une solidarité sans faille et, surtout, de la persévérance – une persévérance inébranlable. Comme nous l’avons vu, les gouvernements craignent par-dessus tout les mouvements populaires qui risquent de mettre en cause leur pouvoir, c’est pourquoi ils ont recours à la police pour étouffer dans l’œuf les moindres frémissements de contestation – même les plus pacifiques. Il nous faudra donc tenir bon et poursuivre notre action, faute de quoi aucun changement ne pourra s’opérer.

Nous constituons déjà une force puissante qui s’organise et commence à faire entendre sa voix. Toutes nos manifestations de par le monde doivent exprimer, chacune à sa manière, le refus qui est le nôtre de continuer à vivre comme avant. Mais nous ne pouvons pas changer le monde sans prendre soin d’abord et avant tout des plus vulnérables, ce qui signifie que nous devons exiger de nos gouvernements qu’ils mettent un terme immédiat à la faim, et ce, partout dans le monde. Une révolution sociale digne de ce nom se doit d’avoir au cœur des principes moraux, c’est pourquoi en finir avec l’extrême pauvreté doit devenir notre priorité absolue sur la planète. La solution, c’est que chacun fasse entendre sa voix pour exiger un partage économique plus grand, et que nous fassions tous reculer sans cesse les limites de nos revendications, jusqu’au jour où les gouvernements finiront par mettre en œuvre ce principe unificateur dans les affaires mondiales. Le moment est venu – plus que jamais.
 


Notes

[1] Le chiffre de 1,4 milliards de personnes obligées de lutter pour survivre avec moins de 1,25 dollar US par jour était exact lors de la rédaction de cet article fin 2011. Selon la Banque mondiale, 734 millions d’individus vivraient aujourd’hui sous le seuil de pauvreté de 1,90 dollar par jour, soit 10 pour cent de la population mondiale. Toutefois, ces chiffres ont fait l’objet de nombreuses critiques, essentiellement parce qu’ils n’indiquent pas le revenu nécessaire pour que soit atteint le « … niveau de vie suffisant pour assurer sa santé [et] son bien-être…» (Déclaration des Droits de l’Homme, article 25.1). Par exemple, ce sont plus de 40 pour cent de l’humanité qui vivent avec moins de 5,50 dollars par jour, dont environ 90 pour cent de la population du sud-est asiatique et de l’Afrique sub-saharienne. Une étude multi-factorielle de la pauvreté – dans laquelle d’autres aspects du dénuement sont pris en compte, tels que l’accès aux services de base, la santé, l’éducation et la sécurité – révèle une situation plus alarmante dans les pays en développement, où la plus grande partie de la population n’a toujours pas accès aux biens de première nécessité permettant de mener une vie digne et en bonne santé. Pour plus d’informations sur ce thème, voir https://www.sharing.org/publications-en-francais

[2] Ceci renvoie à l’intervention militaire de 2011 menée en Lybie par les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN, dans le but déclaré de protéger la population civile lors de la guerre civile libyenne. L’opération se termina fin octobre 2011 par la capture et la mort du leader déposé de la Lybie, Mouammar Kadhafi.

[3] En 2011, la sécheresse sévère qui frappa l’Afrique de l’Est provoqua une crise alimentaire dans la région tout entière. La crise prit une tournure particulièrement dramatique dans le Sud de la Somalie, région à l’époque sous la coupe du groupe radical islamiste Al-Shabaab. Nombre d’organisations caritatives internationales et d’agences de l’ONU durent quitter le pays, tandis que celles qui restaient furent soumises à des exactions –versements de pots-de-vin, attentats contre le personnel, détournements de l’aide alimentaire. La moitié de la population somalienne fut touchée par la famine, et la crise fit au total plus de 250 000 victimes.

[4] Article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (Assemblée Générale, résolution 217 A) : (1) Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. (2) La maternité et l'enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants, qu'ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale. 


Mohammed Sofiane Mesbahi est le fondateur de STWR. 

Image credit: geralt, pixabay