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Debout, Amérique, debout !

Mohammed Sofiane Mesbahi
27 February 2021


Lettre à un activiste américain 


Qu’est-ce qui a fait sombrer les Etats-Unis d’Amérique dans le chaos et la confusion où ils se trouvent aujourd’hui ? Comment ce pays fondé sur les idéaux de liberté, de justice et de démocratie a-t-il pu se fourvoyer peu à peu au point de flétrir ses nobles valeurs ?  Faut-il donc que la « Statue de la Liberté éclairant le monde » baisse la tête, s’enchaîne de nouveau et abandonne sa torche flamboyante ? Se pourrait-il que ces chaînes ne représentent plus la fin de la servitude et de l’oppression, mais bien plutôt le hideux simulacre du Rêve américain, tel qu’il se manifeste dans une société aussi hautement matérialiste que clivante ?

Comment se fait-il que la plupart d’entre nous ne voient pas les dangers inhérents à la poursuite du Rêve américain ? Tout le monde comprend bien à quoi il renvoie pour l’essentiel, en termes de désir de réussite, de richesse et de bonheur. Mais rares sont ceux qui se demandent comment ce rêve a pu égarer le peuple américain au point de dénaturer progressivement les vraies valeurs de cette grande nation. En vérité, c’est un rêve qui s’est construit à l’origine sur le vol, l’appropriation des terres des populations indigènes qui habitaient le continent de plein droit. Un rêve qui légitime la quête du profit par le recours à une commercialisation chaque jour plus débridée – fondement inéluctable à la satisfaction des aspirations américaines à un niveau de vie et à des revenus toujours plus élevés. Non seulement le Rêve américain n’a pas été aboli par la commercialisation, mais il lui a au contraire été délibérément livré dès le départ. A la suite de quoi, le pays de la liberté est devenu le champion incontesté de l’idéologie des forces du marché qu’il a impitoyablement exportée dans le monde entier, suscitant ainsi des troubles sociaux généralisés et des tensions internationales sans cesse croissantes.

D’un point de vue intérieur ou psychologique, le Rêve américain doit vraiment être considéré comme un concept toxique et autocentré qui pousse un très grand nombre d’individus à rechercher fortune et succès dans une quête du bonheur toujours insatisfaite, quelles qu’en soient par ailleurs les conséquences pour autrui. C’est un énorme leurre auquel des millions de jeunes gens continuent de se laisser prendre, et qui constitue un outil très puissant permettant aux forces de la commercialisation de nous manipuler et de nous égarer. Car dans notre désir d’être « quelqu’un », de devenir toujours plus riche, voire même célèbre et puissant, notre personnalité ne tarde pas à succomber à la cupidité et à l’indifférence, qui finissent inévitablement par étouffer toute intelligence émotionnelle en nous. Dans notre réalité intérieure, la cupidité, à elle seule, nous coupe de la réalité du coeur et de ses qualités, et nous fait peu à peu sombrer dans l’indifférence à la souffrance et au bien-être d’autrui. Même si nous n’aspirons pas à devenir riches grâce à nos exploits et à notre renommée, le conditionnement social du Rêve américain nous détourne du vrai but de notre vie car il nous entraîne dans la recherche étroite et égoïste d’un bonheur personnel essentiellement matériel. C’est pourquoi nous ne nous demandons que rarement ce que sont devenus les autres, ceux qui n’ont pas réussi. Leur incapacité à jouer le jeu de la compétition signifie-t-elle qu’ils n’ont pas le droit de vivre en Amérique?

Ceux qui sont lourdement conditionnés par le Rêve américain souffrent d’une forme d’aveuglement mental qui les amène à ne se soucier que d’eux-mêmes, et en aucun cas de la réalité spirituelle des vies interconnectées des sept milliards d’habitants que nous sommes sur la planète. L’amour du prochain est si atrophié chez eux qu’ils sont fiers de se proclamer Américains et patriotes, alors même qu’ils côtoient d’innombrables démunis vivant dans les pires conditions. C’est ce même conditionnement pernicieux qui fait grandir les enfants dans l’idée que l’Amérique est le pays le plus important du monde, au point que, une fois adultes, ils n’ont guère conscience de la pauvreté et des difficultés extrêmes dans lesquelles vivent les populations des nations moins privilégiées. Bon nombre d’Américains sont incapables de situer l’Afrique sur une carte, et ils n’ont pas la moindre idée de ce que la politique étrangère de leur pays fait subir à d’innombrables innocents dans des régions lointaines.

La notion même de « Rêve américain » est si clivante et si éloignée de toute réalité spirituelle qu’elle a empêché des générations d’Américains ordinaires de prendre conscience du caractère indivisible de l’humanité et de son interdépendance. De quelque façon que le Rêve américain soit défini dans les manuels, d’un point de vue spirituel ou moral, il restera synonyme de division et d’injustice, comme cela a toujours été le cas au cours des siècles et jusqu’à aujourd’hui. Il est en fait l’expression d’une idée particulièrement autocentrée qui n’est qu’inconsciemment teintée d’aspiration spirituelle – car s’il avait été inspiré par une véritable vision spirituelle, il serait devenu le Rêve de l’Humanité Une, et rien d’autre. C’est pourquoi le Rêve américain est toujours resté distinct de l’idéal du bien universel, qui n’est autre que le bien commun de l’humanité en tant que tout 11.

Il est normal que les Américains aiment leur pays et leur mode de vie, si celui-ci leur convient et qu’ils parviennent à fermer les yeux sur les problèmes du monde. Mais le Rêve américain de bonheur et de prospérité individuels n’a plus rien à voir avec la réalité, quand on considère les crises et les injustices gigantesques qui accablent le monde aujourd’hui. Continuer de réciter chaque matin le Serment d’allégeance, alors que l’Amérique refuse d’ouvrir les bras au reste du monde, est un geste mesquin et dénué de sens à cet égard. Comment peut-on prêter allégeance au drapeau des Etats-Unis d’Amérique une main sur le cœur, tout en tenant dans l’autre la Déclaration Universelle des droits de l’Homme – qui proclame que tous les hommes du monde ont droit à la liberté et à la justice, et pas seulement les Américains ? Quelle impression cela peut-il faire – quand on sait que des millions de gens meurent inutilement de faim et de pauvreté chaque année –, alors que l’Amérique stocke et gaspille une part considérable des ressources mondiales ?

Le vrai Rêve américain – celui qui représente l’âme de la nation en tant que tout – est d’aider et de soutenir le monde par la coopération avec les autres pays. C’est très différent de la vieille idée de Rêve américain qui a cristallisé depuis des générations, et qui se trouve aujourd’hui face à son opposé polaire sous la forme du socialisme et du communisme. Un concept aussi authentique et noble doit être inclusif et non exclusif, et, malgré cela, les nations, qu’elles soient capitalistes ou communistes, non seulement n’ont pas été à la hauteur de leurs visions respectives d’égalité et de bien-être général, mais encore elles ont copieusement violé les droits de l’homme et suscité des conflits partout dans le monde. Malgré toutes les souffrances et les épreuves que ces idéologies ont provoquées avant comme après les deux guerres mondiales, aucune des grandes puissances n’a appris l’indispensable leçon du sacrifice et du partage dans la coopération pour le plus grand bien de tous. Quant à l’Amérique, dont les présidents sont censés assumer le rôle singulier de leaders dans la recherche de la paix et de la prospérité mondiales, elle a toujours choisi la voie opposée en adoptant une politique agressive servant son seul intérêt et à peine camouflée derrière des prétextes de sécurité nationale. 

Pour leur défense, on pourrait faire valoir que les Etats-Unis ont beaucoup donné en matière d’aide extérieure à des causes humanitaires. Mais en exploitant d’autres pays par le biais d’échanges inégaux et de guerres illégales, avant de leur accorder une minuscule portion des bénéfices mal acquis pour soulager les souffrances ainsi causées, ils jouent en fait un rôle de philanthrope mondial qui n’est qu’une posture. De plus, l’aide en question, qui consiste à donner des milliards de dollars pour soulager la pauvreté et soutenir des pays en détresse, est une vraie hypocrisie si l’on considère les millions de citoyens étasuniens qui sont tragiquement ignorés par leur propre gouvernement. Pourquoi, par exemple, l’Amérique a-t-elle accordé dernièrement à l’Ukraine une aide d’un milliard de dollars, alors qu’elle abandonne ses pauvres et ses marginaux à Détroit ? La réponse évidente est que le gouvernement fédéral sert d’abord et avant tout les intérêts stratégiques et financiers de la nation en participant pleinement au jeu de la commercialisation, qui, avec le temps, a fini par fusionner avec la vieille idée de Rêve américain, au point qu’il est devenu impossible de distinguer l’un de l’autre.

Voilà trop longtemps que l’Amérique adhère à cette idéologie funeste de recherche du profit et de la puissance à l’échelle mondiale et porte du même coup atteinte à la prospérité d’autres nations sans guère se soucier des valeurs morales dont elle se réclame. A tout le moins, le triste état dans lequel se trouve l’Amérique aujourd’hui démontre que ses dirigeants politiques et financiers ont besoin d’une rééducation spirituelle complète fondée sur le principe des justes relations humaines. L’Amérique doit changer radicalement ses priorités envers elle-même et envers le monde, de sorte que le bon sens, l’humilité et la compassion deviennent les glorieux emblèmes de son gouvernement et de sa société. Mais le simple énoncé de cette vérité fondamentale prend l’allure d’un doux rêve quand on constate l’emprise exercée par les forces de la commercialisation sur les hommes au pouvoir – qui rend illusoire toute amorce de débat sur des valeurs morales ou spirituelles.

Si l’Amérique ne change pas radicalement de comportement, elle ne tardera pas à entrer dans une période sombre et dangereuse émaillée d’émeutes, de violences et de toutes sortes de révoltes sociales qui deviendront de plus en plus fréquentes. Tel est le sous-produit de cette fidélité à l’idée d’un progrès individualiste clivant, générateur de névrose, de haine et de criminalité, qui a toujours gangrené le pays. Avec une vie politique de plus en plus marquée par la corruption et la recherche du profit, les Etats-Unis ont vu, dans le même temps, leur dette nationale devenir manifestement impossible à rembourser – ce qui, à terme, ne manquera pas de provoquer une catastrophe financière dans les années à venir. Et les perspectives sont sombres pour une nation qui continue de pousser ses citoyens à rechercher légitimement des niveaux insensés de fortune et de confort matériel, quels que soient par ailleurs les coûts collatéraux en matière de destruction environnementale ou d’exploitation des nations les plus pauvres. Alors que la perpétuation indéfinie du mode de vie américain est devenue une absurdité, des citoyens de plus en plus nombreux commencent à se poser des questions angoissantes : « L’espoir dont parlaient nos dirigeants n’était-il qu’une vaine promesse ? Que va-t-il advenir de nous, maintenant ? »

Il ne fait aucun doute que tous les Américains de bonne volonté doivent se lever comme un seul homme et s’opposer pacifiquement aux initiatives de leur gouvernement lorsqu’il se lance dans des guerres pour en tirer avantage et qu’il défend les intérêts des multinationales, au lieu de venir au secours des citoyens ordinaires dans la détresse. Qui va aider la ville de Détroit qui vient de faire faillite, par exemple ? Sont-ce le Pentagone ou la CIA, qui accaparent une part si importante du budget et des ressources de la nation ? L'Amérique ressemble aujourd’hui à une famille dysfonctionnelle dont les enfants sont si maltraités et délaissés qu’ils se voient forcés de quitter la maison pour subvenir à leurs besoins. De la même manière, le gouvernement de Washington se comporte comme un parent qui manque à ses devoirs vis-à-vis de tous ses enfants, à savoir les cinquante Etats, dont beaucoup, risquent, comme Detroit, de connaître une grave crise du fait de l’effondrement de leur économie. N’est-il pas à terme inévitable que nombre d’entre eux finissent par abandonner complètement Washington ? Car ce sont les gens de Detroit qui ont fait Detroit, et les gens de la Nouvelle Orleans qui ont fait la Nouvelle Orleans – et pas Washington.

*

Les manifestations populaires qui ont déferlé sur les Etats-Unis en 2011 ont montré que nombre de jeunes gens intelligents rejettent le Rêve américain et tout ce qu’il représente, même s’ils n’en sont pas clairement conscients. Leur contestation pacifique dans l’unité est en vérité une expression d’amour, de maturité, et aussi d’intelligence. Car l’amour implique la liberté au vrai sens du terme – libération des chaînes des formes anciennes, de l’injustice, du grand vol et de la corruption qui ont entaché la grandeur profonde de l'Amérique depuis tant d’années. Ces Américains, qui protestent dans la rue et illustrent ainsi ce que sont vraiment la liberté, la démocratie et la justice, sont ceux-là mêmes dont leurs compatriotes devraient se montrer fiers, au lieu de mettre tout leur naïf orgueil à se cramponner au mirage du Rêve américain.

C’est leur bon sens qui a permis à nombre de manifestants Occupy de se rendre compte que le Rêve américain induisait en erreur et divisait la nation tout entière, tout en véhiculant une bien triste image de l'Amérique dans le monde. Ce sont eux, les vrais héros de la nation, ce sont eux qui devraient se dresser au sommet de la Statue de la Liberté pour allumer symboliquement sa torche. Ce sont eux, qui préfèrent faire preuve de maturité et de responsabilité, plutôt que d’abandonner leur libre arbitre aux multinationales et aux politiciens égocentrés. Ce sont eux qui dénoncent les forces de la commercialisation embusquées derrière le Rêve américain et tentent de détourner notre attention en nous disant que penser et que faire au lieu de nous laisser vivre le moment présent dans l’honneteté et le détachement. Bien sûr, nombreux aussi sont ceux qui continuent de mettre leur naïf orgueil à croire dans le Rêve américain et qui, découvrant les tentes de Zuccotti Park avec stupeur et incompréhension, se sont probablement dit que les manifestants trahissaient le mode de vie américain. Mais l’heure est venue où tous les citoyens américains vont devoir se poser la question : que signifie cette façon de vivre, et à quoi nous mène-t-elle ?

Le gouvernement et la police pensent peut-être avoir fait disparaître les tentes de l’espace public, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils  n’ont aucune chance d’effacer toutes les tentes qui restent présentes dans le cœur de la jeunesse américaine. Les politiciens font une grave erreur s’ils croient que ces tentes ne reparaîtront pas, car elles sont déjà en train de se multiplier en silence dans tous les cœurs. On peut avoir l’impression qu’il ne se passe rien pour le moment, mais il y a tout lieu de penser que, tôt ou tard, ce ne sera plus un seul campement, mais une nation entière de camps que la garde nationale devra faire démanteler.

Peut-être le moment est-il venu pour la police de se demander ce que c’est vraiment que la justice et ce que signifient la loi et l’ordre. Peut-être devrait-elle créer au sein du Ministère de la Justice un département spécifiquement chargé d’étudier les causes politiques du malaise social, avant de demander au gouvernement de cesser de provoquer ce malaise par sa politique toxique et ses priorités dévoyées. Car si c’est le gouvernement qui cause le désordre et l’injustice, comment peut-il demander à la police de rétablir l’ordre et de représenter la justice ? Cela a-t-il un sens quand on voit que descendent dans la rue des gens intelligents et généreux qui, par amour de l’humanité, quittent leur foyer pour manifester en faveur de la justice au sens noble du terme ? Les policiers doivent-ils continuer d’arrêter et de brutaliser leurs concitoyens qui défilent vaillamment dans la bonne volonté, ou doivent-ils apostropher le gouvernement et lancer : ça suffit ! Nous sommes des êtres humains et non des machines, et nous n’obéirons plus à l’ordre inique que vous nous donnez d’aller contre notre population !

Pour l’instant, les lois toutes-puissantes de la commercialisation ont balayé les tentes et chassé les manifestants de nos centres-villes et de nos parcs. Mais si nous regardons honnêtement dans nos cœurs, nous nous apercevrons qu’une tente planétaire a commencé de se manifester dans notre conscience. Entreprenons donc d’édifier conjointement cette tente planétaire, et édifions-la de telle sorte que, quand nous porterons nos regards vers elle, nous verrons s’y refléter l’image de tous les êtres humains de la planète. C’est à toi, jeunesse d’Amérique, qu’il appartient de nous ouvrir la voie en organisant une manifestation permanente dans tous les Etats,  jusqu’à ce que cette vague nationale pacifique gagne le monde entier.

Tous ces groupes, qui aspirent à une société juste et durable fondée sur de justes relations vont devoir s’unir rapidement, car il faut du temps pour mettre sur pied une vision cohérente du changement. Ne vous laissez pas décourager par les experts en costume trois pièces qui commentent vos manifestations et vos sit-ins à la télévision et vous reprochent votre absence de leadership et de revendications clairement formulées. L’immense majorité de ces critiques imbus d’eux-mêmes n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe dans le cœur et l’esprit de la jeunesse américaine aujourd’hui. Comment s’étonner, d’ailleurs, qu’un appel global à la justice et la liberté peine à se structurer ? Les forces de la commercialisation sont une sorte d’aimant surpuissant qui ne cesse de peser sur nous et de nous tirer à hue et à dia. Donc ne perdez pas votre temps et votre énergie à formuler des revendications politiques et institutionnelles détaillées, mais, au contraire, continuez inlassablement vos manifestations créatives afin que le reste du monde s’en inspire et vous rejoigne.

En unissant nos efforts, nous ne tarderons pas à nous rendre compte que le principe de partage est « la » clé qui nous permettra de structurer l’expression de notre amour dans la société. L’une des propriétés essentielles de ce principe sous-estimé est de rassembler les individus dans la joie et la liberté – comme ce fut magnifiquement (quoique fugacement) le cas lors des mouvements de protestation spontanée qui ont émergé dans de nombreuses villes du monde entier ces dernières années. Par leur convivialité joyeuse, ces gigantesques manifestations contrastent de façon saisissante avec la kyrielle des « ismes » du passé et le poison clivant de la commercialisation. Par rapport aux nombreuses révolutions violentes qui ont émaillé l’histoire contemporaine, on a le sentiment que c’est un phénomène profondément nouveau qui a surgi. Et ce phénomène, c’est une libération du cœur qui a eu lieu collectivement, c’est le cœur libéré qui s’est exprimé spontanément en formation de groupe unie.

Si nous vidons nos esprits de leur contenu intellectuel et considérons le monde du point de vue du cœur, la première chose que nous percevons n’est pas l’injustice, mais seulement l’absence d’amour. Car c’est bien la non-expression de l’amour par le corps politique qui permet l’expression de l’injustice sur tous les plans. C’est pour cela que le principe de partage est détenteur d’un pouvoir aussi prodigieux. La jeunesse d’Amérique  doit savoir que la liberté n’a jamais existé et n’existera jamais sans amour et sans partage. Nous vivons aujourd’hui dans des sociétés si complexes et commercialisées que le mot amour n’a plus de sens, qu’il est devenu synonyme de blessure et de chagrin. Et ce, alors même que nous pourrions vivre ensemble dans la joie et la créativité, si nous prenions seulement la peine de partager plus équitablement les ressources du monde entre tous les hommes.

Il est donc impératif que nous prenions le temps de réfléchir au sens du partage par rapport à l’économie politique et à notre vie quotidienne, car le partage est ce qui nous mènera le plus sûrement à la justice et à une vie saine et durable. Nous ne parlons là ni de socialisme, ni de communisme, ni d’un quelconque autre isme politique. Nous parlons du principe universel qui, une fois mis en œuvre dans nos politiques sociales et économiques par nos gouvernements, guérira définitivement nos sociétés malades et résoudra de nombreux problèmes mondiaux.

Après tout, pourquoi manifestons-nous si ce n’est pour l’amour et la joie dont on nous a privés ? Pourquoi manifestons-nous, si ce n’est à cause de la pauvreté et de la richesse extrêmes qui sèment la division entre nous dans un monde d’abondance ? Pourquoi manifestons-nous, si ce n’est à cause des idéologies et des ismes dont on nous abreuve en permanence dans cette société aussi polarisée que démoralisée,  où chaque jour n’est que la répétition d’un seul et même jour, sans âme et sans joie ? Les mouvements Occupy n’avaient pas seulement pour but de transformer la politique et de réformer l’économie, mais aussi de nous faire retrouver notre joie de vivre et de réinvestir spirituellement nos cœurs. Combattons-nous uniquement pour nos enfants et les générations futures, ou parce que nous aspirons à une vie meilleure pour nous-mêmes également ? Ne désirons-nous pas vivre chaque jour un jour nouveau dans des relations justes qui donnent un sens et un but à notre vie, loin du stress permanent et de l’esclavage de l’argent qui étouffe notre vraie nature ?

Ne serait-ce que d’un point de vue purement pratique, il est stratégiquement plus rentable d’unifier nos revendications en exigeant la mise en œuvre du principe de partage, plutôt que de nous engager dans un combat sans fin contre le capitalisme et le sytème. Les jeunes doivent comprendre que dès que nous adoptons une position anti-capitaliste, nous nous jetons dans la gueule du loup qu’est la commercialisation. C’est le système qui veut nous forcer à penser en termes d’« anti » et d’« ismes », car le capitalisme lui-même est un isme très intelligent et très malin qui se nourrit avidement de nos oppositions et antagonismes. Nous avons beau avoir le droit de manifester notre colère et de nous en prendre aux causes systémiques de l’injustice, il est vain de s’attaquer au système parce que les forces mobilisées pour le défendre sont considérables et apparemment légales. Dès que nous nous y opposerons, ces forces nous écraseront immédiatement tout en nous humiliant, afin de nous pousser astucieusement à la violence. Et cette violence engendrera à son tour davantage de violence, ce qui est exactement le but que cherche le système afin de se défendre et se perpétuer.

C’est pourquoi nous devons veiller soigneusement à ne pas tomber dans ce piège, et devons même éviter la seule idée d’être antisystème ou contre le sytème en soi. Au lieu de cela, nous devons travailler avec l’intelligence du cœur, que les forces de la commercialisation ne peuvent pas atteindre. C’est le cœur et non l’idée elle-même qui nous unit, car dans la sagesse d’un seul cœur humain réside la sagesse de toute l’humanité. Une révolution qui repose sur des bases idéologiques conduit invariablement à la division et à la violence, mais une révolution qui a sa source dans l’engagement du cœur mènera naturellement au bon sens, à l’unité, au partage et à l’amour inclusif. Lorsque des millions de personnes se mobiliseront et préconiseront la voie royale du partage pour parvenir à la justice, il n’est peut-être pas impossible que l’establishment politique voire même la police décident de nous rejoindre.

Donc, retrouvons-nous en permanence dans les rues et exposons en termes sages les aspirations de nos cœurs, en tournant le dos à tous les ismes et à notre vieille éducation délétère. N’exigeons pas une restructuration de nos gouvernements et de l’économie au nom du socialisme, du communisme ou d’un isme quelconque, mais bien plutôt au nom de ce que nous sommes – c’est-à-dire au nom du peuple, de nous tous qui sommes nés avec le même droit de mener notre vie dans la dignité, la liberté et la paix. Tel est le basculement de conscience qui est nécessaire pour transformer l’Amérique et le monde, et qui ne peut s’effectuer qu’en l’absence de toute trace d’idéologie et d’intérêt personnel.

Nous savons que les problèmes de la société s’aggravent jour après jour, et qu’il est impossible de continuer de vivre comme avant. Nous sommes las des voies de l’égoïsme et du matérialisme, nous ne voulons pas retourner à la civilisation d’antan, et, de toute façon, nous n’en avons plus les moyens. Exigeons donc un juste partage des ressources, et ne nous laissons pas impressionner quand les politiciens nous traiteront de naïfs, car nous savons bien que l’appel au partage vient du cœur quand celui-ci a fusionné avec le bon sens et la raison. Refusons désormais de jouer le jeu machiavélique de la commercialisation, et, ensemble, manifestons pour réclamer un nouveau mode de vie, un nouveau monde et une nouvelle civilisation.

Dans le même temps, n’oublions pas que la justice n’existe pas, si elle n’est qu’américaine, et que la seule justice qui soit est universelle. Et que le concept de liberté n’est pas le symbole et la propriété de la seule Amérique – la liberté est le symbole de la vie, où que l’on se trouve, la liberté est l’enfant de l’amour lui-même. Il en a toujours été et en sera toujours ainsi. C’est pourquoi nos revendications ne doivent pas se limiter aux seuls intérêts nationaux américains, ce qui fut une erreur fatale du mouvement Occupy dans son expression originelle. Pourquoi ne pas étendre notre vision du partage, de la liberté et de la justice à nos frères et sœurs des autres pays ? Pourquoi affirmer que nous sommes 99% de la totalité de la population américaine? Pourquoi pas 99% des 7 milliards d’individus peuplant la Terre ? Jusqu’à ce jour, nous nous sommes toujours préoccupés de nos seuls intérêts nationaux ; le temps est venu aujourd’hui d’embrasser les besoins de l’humanité tout entière. Il est temps que nous donnions noblesse et dignité à nos manifestations pacifiques en étendant notre conscience au niveau planétaire par notre compassion et notre amour pour tous les hommes.

Il est clair que les problèmes qui se posent en Amérique se posent également dans le monde entier, comme semble l’indiquer le nombre sans précédent de manifestations de masse qui émergent sur toute la planète. Si nos revendications communes expriment une préoccupation vraiment internationale de justice et d’égalité, nous nous sentirons soutenus lorsque nous verrons d’autres groupes  faire de même dans d’autres villes de par le monde, et vice versa. Ensemble, nous nous stimulerons les uns les autres en participant à nos manifestations permanentes qui nous vaudront de plus en plus de soutien. C’est ainsi que la jeunesse d’Amérique peut inciter le reste du monde à la rejoindre, et que l’appel au partage peut se faire rapidement entendre à l’échelle mondiale : en se préoccupant des besoins non seulement des 300 millions d’habitants des USA, mais aussi des 7 milliards d’êtres humains – voire plus – avec lesquels nous partageons notre planète.

Dans cette même perspective, nous devrions également prendre comme devise l’Article 25 de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme, qui structurera tout naturellement nos mouvements nationaux, et servira de déclencheur aux manifestations dans les autres pays. Comme ce vénérable Article l’énonce : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. » Ces droits fondamentaux ne sont pleinement respectés nulle part dans le monde, et ce, pour les raisons évidentes que nous avons déjà exposées – et aussi à cause des lois qui protègent les intérêts des élites privilégiées et de la commercialisation, ainsi que de la politique de compétition internationale qui va à l’encontre de la vision fondatrice des Nations-Unies.

Les menées souterraines de la politique étrangère américaine, auxquelles s’ajoutent les stratégies géopolitiques autocentrées de toutes les autres grandes puissances, constituent un déni implicite de l’Article 25 pour des millions et des millions d’êtres humains sur la planète. Malgré cela, le gouvernement des Etats-Unis prétend effrontément qu’il défend la justice et les droits de l’homme à travers le monde, alors que 40 000 personnes meurent inutilement chaque jour de faim et de maladies liées à la pauvreté. De qui se moque-t-on ? Allons-nous continuer de nous taire  pendant que ce massacre quotidien continue ? 

Si nous nous identifions avec le bien commun de l’humanité une, il semble donc logique que nous choisissions l’Article 25 comme devise pour représenter le cœur et l’esprit de tous les citoyens. Nous voulons tous la paix, nous voulons tous la justice, nous voulons tous un environnement propre et sûr ;  mais avant d’exiger cette paix et cette justice pour nous-mêmes, nous voulons que soit mis un terme irrévocable au blasphème de la faim et de la pauvreté dans un monde d’abondance. Ce n’est pas seulement une question de morale et de justice, c’est aussi une stratégie intelligente et de bon sens. Voilà des centaines d’années que nous combattons le capitalisme et le système, et pourtant la situation ne cesse d’empirer pour l’immense majorité des déshérités et des exclus. Nous n’avons donc rien à perdre en changeant de tactique et en nous unissant sous la bannière de l’Article 25 dans notre lutte pour une transformation sociale digne de ce nom.

Ne sous-estimons pas la stimulation que cela exercera sur nos sociétés et notre conscience collective. Jamais auparavant on n’a vu dans la rue des foules innombrables appelant à l’abolition de l’extrême pauvreté par des mouvements mondiaux de solidarité et de bonne volonté de masse. Imaginons seulement ce qui se produira si des activistes américains lancent un mouvement de ce type qui réclame des politiques économiques nationales et internationales fondées sur le principe de partage ? Il ne fait aucun doute que la ville de New York se couvrira de tentes et de manifestations ininterrompues, car les pauvres rejoindront le mouvement dès le début, lui conférant ainsi une puissance nouvelle. Puis, ce seront des millions de personnes qui entendront cet appel sur d’autres continents, en Asie, en Afrique, jusqu’en Amérique du Sud, parce qu’il sera aussi question de leurs vies à eux.

Voici donc l’appel que nous lançons solennellement aujourd’hui : ne déclenchons pas une révolution « contre » le système pourri dans lequel nous vivons, car nous n’arriverons à rien vu que nos voix seront englouties dans l’interminable affrontement des idéologies et des ismes. Le système survivra toujours, sous une forme ou sous une autre, il vaut donc mieux le transformer par une revendication globale portant sur le plus important et le plus urgent : la satisfaction immédiate des besoins socioéconomiques de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant.

Imaginez combien cela serait facile à réaliser si nos gouvernements se voyaient contraints par une pression publique écrasante à reconsidérer complètement leurs priorités, et à travailler vraiment en coopération avec les autres nations pour partager les ressources du monde. Comme l’histoire l’a souvent montré, il suffit parfois d’une poignée d’individus pour initier des changements inimaginables s’ils se trouvent au bon endroit au bon moment, et avec une idée dont l’heure est venue. Et l’heure est venue pour nous de redonner vie à la Statue de la Liberté éclairant le monde, afin de lui faire lâcher sa torche en signe de protestation et brandir un gigantesque panneau porteur de l’inscription : « Le Rêve américain, c’est l’Article 25 ».
 

DEBOUT, AMÉRIQUE, DEBOUT !

Elles me manquent, ces tentes avec leurs occupants grâce auxquels mes espoirs montaient au septième ciel. 
Où êtes-vous, mes amis ?
J’ai encore au cœur vos peines et vos aspirations,
J’entends encore vos voix dans la chaleur de la nuit.
Où sont vos visages, vos joies, 
vos appels à une vie nouvelle ? 
Vous me manquez tous.
Où êtes-vous, mes amis ?
Vous êtes l’espoir du monde entier, le savez-vous seulement ?

* * *

RISE UP, AMERICA, RISE UP!

I miss those tents and those occupiers who lifted
my hopes upwards into the light.
Where are you people?
I can still feel your pain and your aspirations.
I can still hear your voices in the heat of the night.
I miss your faces, your joy, your call for a new life.
I miss you all.
Where are you people?
For you are the hope of all the world, if only you knew. 

 


Notes

[1] cf. cf. Mohammed Sofiane Mesbahi, The Commons of Humanity, Share The World's Resources, 2017. 

[2] L’exemple de l’Ukraine était pertinent en 2014, année de rédaction de l’article, suite à la crise régionale qui mena à des manifestations de masse et à l’éviction du président de l’époque, Viktor Ianoukovitch. Le conflit politique fut manipulé par les Etats-Unis et des puissances européennes qui avaient depuis longtemps intérêt à soutenir un gouvernement pro-occidental en Ukraine. L’évocation de Detroit (USA) n’était pas moins pertinente, parce que, à la même époque, cette ville connut la faillite municipale la plus retentissante de l’histoire du pays. Detroit fit alors la une des médias qui relayèrent son déclin économique et démographique impressionnant, son délabrement urbain avancé et sa pauvreté généralisée (proportionnellement la plus élevée de 71 villes américaines). 

[3] Ce chiffre, qui peut sembler excessif, est en fait probablement une sous-estimation du nombre d’individus qui meurent inutilement chaque jour pour cause d’extrême pauvreté ou par manque de protection sociale. Le calcul s’appuya à l’origine sur les chiffres publiés par l’Organisation Mondiale de la Santé dans Fardeau de la maladie et estimations de la mortalité (2012). Seules les maladies transmissibles, maternelles, périnatales et nutritionnelles furent prises en compte par l’OMS dans l’analyse des causes dites de « Groupe I ». Quatre-vingt-dix pour cent de la mortalité totale liée à ces causes s’observe dans les pays à revenu faible et intermédiaire et est considérée comme largement évitable. Néanmoins, la mortalité liée à la pauvreté est largement ignorée par les médias grand public, et il faut s’attendre à ce qu’elle augmente dans des proportions considérables du fait de la pandémie du coronavirus qui sévit depuis début 2020. A l’heure où ce livre va être mis sous presse, les Nations-Unies estiment déjà que 130 millions de personnes supplémentaires sont près de sombrer dans la famine dans les pays dévastés par des conflits. 

Mohammed Sofiane Mesbahi est le fondateur de STWR. 

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