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Article 25: Plaidoyer pour une stratégie populaire de transformation du monde

STWR
25 November 2020

« Après des décennies d’inaction politique, seule la bonne volonté planétaire des gens ordinaires a une chance de venir à bout de la pauvreté dans un monde d’abondance au travers de manifestations massives et incessantes dans tous les pays. Empruntons donc la voie de moindre résistance en exigeant tous ensemble la mise en œuvre des droits de l’homme depuis longtemps énoncés dans l’Article 25 – alimentation correcte, logement, santé et sécurité pour tous – car c’est le plus sûr moyen d’obliger nos gouvernements à redistribuer les ressources et à restructurer l’économie mondiale. » Mohammed Sofiane Mesbahi 

Chapitre I : La faillite des gouvernements
Chapitre II : Un bref argumentaire 
Chapitre III : La question de l'environnement
Chapitre IV : Engager le cœur 
Chapitre V : Éducation pour une Nouvelle Terre
Notes

Ce livre est également disponible pour être lu en anglais, japonais, allemand, italien, espagnol et slovène. Une version allemande imprimée du livre est également disponible ici, et une version PDF slovène est disponible ici.


Chapitre I: La faillite des gouvernements


1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. 

2. La maternité et l'enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants, qu'ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale.

***

L’un des plus grands espoirs de l’humanité aujourd’hui réside dans la mise en œuvre pour chaque homme, femme et enfant sur cette Terre de l’Article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dont les modestes dispositions contiennent en germe la solution à nombre de nos problèmes insurmontables. Comme nous n’avons cessé de le répéter dans nos publications,[1] l’Article 25 doit impérativement devenir le fondement et le principe directeur de la législation de tous les pays du monde – ce qui est loin de la réalité à l’heure actuelle, dans les nations riches comme dans les nations pauvres. La jeunesse, en particulier, serait bien avisée d’adopter comme devise de son action, comme objectif et comme vision du monde cet Article 25, dont les exigences de base ont des implications d’une portée insoupçonnée quant à l’orientation future des relations internationales et du développement mondial. Le moment est venu de lancer de par le monde des manifestations géantes de soutien à l’Article 25 qui réclament la mise en œuvre des droits définis depuis si longtemps – nourriture convenable, logement, santé et éducation pour tous – , lesquelles ne cesseront que lorsque les gouvernements accepteront de reconsidérer leurs priorités dévoyées et de mettre enfin en œuvre le principe de partage dans les affaires mondiales. 

Toutefois, dans nos société hautement complexes et intellectualisées, il est probable qu’un mot d’orde aussi simple suscitera une kyrielle de réactions et d’objections. C’est pourquoi il nous faut préalablement examiner le potentiel de l’Article 25 sous tous les angles si nous voulons éclairer la voie menant à un monde juste, durable et pacifique fondé sur de justes relations humaines. Si la solution aux problèmes de l’humanité est aussi simple mais que les problèmes eux-mêmes restent profondément enracinés et si complexes, il est clair que c’est avec un regard nouveau et une énergie différente que nous devons examiner la situation, si nous voulons en avoir une nouvelle perception. Le mental humain a été lourdement conditionné et dévoyé par les méthodes rétrogrades de l’éducation du passé. Si donc nous voulons appréhender la vérité dans toute sa simplicité, il nous faut être libres et détachés intérieurement – ou du moins nous libérer des « ismes » et des idéologies clivantes qui inhibent notre bon sens et notre intelligence spirituelle innée.[2]

Dans cette attitude d’attention renouvelée, examinons les implications d’une prise de conscience pleine et entière des droits universels tels qu’énoncés dans l’Article 25, quand les gouvernements en auront fait la priorité numéro un de tous les pays dans le monde. Quelles seront les répercussions de la disparition de la pauvreté et de l’instauration d’un niveau de vie décent pour la totalité de la population humaine, non seulement en termes sociaux, économiques et politiques, mais aussi du point de vue du progrès et de l’évolution spirituelle de l’humanité ? Comment la priorité accordée à l’Article 25 permettra-t-elle de trouver des solutions à toutes les crises mondiales imbriquées les unes dans les autres, dont la catastrophe environnementale et les conflits planétaires ? Pourquoi, en conséquence, faut-il que les gens ordinaires se rassemblent par millions pour faire respecter ces droits fondamentaux jour après jour dans des manifestations pacifiques, jusqu’à ce que les gouvernements prennent des mesures dignes de ce nom à la hauteur des besoins de l’humanité ? En un mot, pourquoi nous faut-il changer de ligne de conduite et préconiser l’adoption de l’Article 25 en tant que stratégie universelle de transformation du monde, puisque nous savons bien que les mesures pour sauver la planète découleront de cet ensemble de revendications de base ?

Avant de procéder à l’examen de ces questions cruciales, demandons-nous pourquoi nos gouvernements n’ont pas réussi à faire bénéficier tous les pays des droits humains socio-économiques, et ont littéralement renoncé à satisfaire les besoins essentiels de milliards d’individus. Face à l’abondance des richesses et des ressources disponibles dans le monde, il ne fait aucun doute que les gouvernements devraient pouvoir garantir à chacun un niveau de vie honorable. Par ailleurs, il faut reconnaître que les droits préconisés dans l’Article 25 ont déjà été largement mis en œuvre dans nombre de pays riches au 20e siècle, comme on peut le constater dans les Etats-providences scandinaves et dans d’autres nations à niveau de vie élevé. Cependant, ces prestations n’ont pratiquement jamais existé pour la plus grande partie de la population des pays pauvres – et les acquis sociaux d’antan sont remis en cause et peu à peu démantelés dans de nombreuses nations développées. 

Les raisons complexes de cet état de choses font l’objet d’une littérature abondante, mais la cause essentielle peut en être exposée crûment : dans la plupart des pays, le président ou le premier ministre n’a pas pour mission de faire des besoins fondamentaux de la population sa priorité, mais bien plutôt de signer des contrats toujours plus nombreux pour les grandes entreprises et de se préoccuper au premier chef du développement économique. On peut considérer ces leaders comme des « argentiers politiques », qui se soucient avant tout de la croissance des profits et de l’activité commerciale de leur nation par les échanges et la finance au niveau mondial – tout en se cramponnant au pouvoir par tous les moyens –, plutôt que de coopérer avec les autres partis pour faire des « droits égaux et inaliénables de tous les membres de la famille humaine » une réalité partagée.

Pour porter sur les problèmes mondiaux un regard aussi large et sincère que possible, nous pouvons donc observer que l’un des plus grands obstacles à la mise en œuvre de l’Article 25 pour l’humanité entière est le choix de priorités inadaptées par nos gouvernements, ainsi que les pratiques délétères d’un monde des affaires qui ne connaît que la loi implacable du profit maximum. D’innombrables ouvrages et rapports de sociétés civiles dressent un état détaillé de l’indifférence des entreprises multinationales quant au respect des droits humains des citoyens les plus pauvres et les plus défavorisés, et décrivent la façon dont ces entités mondiales à dessein lucratif sont devenues expertes en matière de « vol et destruction dans un cadre légal ». Cette pratique peut aller jusqu’à l’appropriation de terres ou de ressources vitales appartenant à des individus ou à des nations, à l’exploitation de travailleurs qui se retrouvent privés du minimum vital, ou simplement à l’évasion fiscale organisée.

Dans ce monde où les méga-entreprises sont plus puissantes que bien des gouvernements, nos hommes politiques, qui craignent que des milliers de leurs contrats économiques ne soient remis en question, ont d’autres chats à fouetter que l’Article 25. Il ne fait aucun doute que les leaders mondiaux actuels ne puisent pas leur inspiration dans l’Article 25, mais bien plutôt dans les forces de la commercialisation qui décident chaque jour davantage des politiques gouvernementales, et ce, quel que soit le pays.[3] Lorsqu’un gouvernement ou un homme politique se hasarde à tenter de servir le bien commun de la population toute entière et de la nation, il ne tarde pas à voir se dresser devant lui de puissants lobbies industriels et des groupes de pression financiers qui le pousseront dans la direction opposée. Et si par extraordinaire un politicien bien intentionné s’avise de vouloir changer le monde, il ne fait aucun doute que le monde se chargera de le changer – ne serait-ce que par le simple pouvoir d’un système délétère fondé, comme toujours, sur les lois éternelles du profit, du privilège et de la compétition au service du plus fort.

Les priorités perverses de nos gouvernements sont plus visibles au niveau international, où les politiques étrangères sont essentiellement motivées par la poursuite agressive d’objectifs hégémoniques et de domination économique, et aucunement par les exigences de l’Article 25. Les échanges commerciaux entre nations restent organisés autour de la propension des nations fortes à dominer les faibles, ce qui se manifeste dans les stratégies géopolitiques des pays riches, lesquels déterminent l’orientation des affaires mondiales. Si nous pouvions suivre le cheminement des millions de contrats économiques lucratifs dans le monde, nous remonterions à la source de toutes les tensions et de tous les conflits majeurs qui sont la substance immuable de la scène internationale. Telle nation veut sa part du gâteau en Afrique, telle autre place ses pions en Amérique du Sud, une troisième fait valoir ses droits sur un gisement quelque part en Asie ou au Moyen-Orient, et ainsi de suite – semant en permanence des graines de discorde entre les gouvernements rivaux et attisant les conflits mondiaux. Ainsi vont l’arrogance et la duplicité de politiques étrangères, dans lesquelles des nations brandissent de hautes valeurs inscrites dans leurs constitutions et les lois internationales, avant de se mettre en devoir d’exploiter et de dépouiller d’autres nations, au lieu de donner vraiment, d’assister et de servir au nom du plus grand bien de tous.

Depuis l’inauguration des Nations Unies, il existe un lien clair et spécifique entre la non-réalisation de l’Article 25 et la politique étrangère américaine, car ce sont les ambitions auto-centrées et dominatrices de l’Amérique qui ont conduit à tant de guerres et de destruction dans le monde entier, avec le soutien immuable de ses alliés et de ses inconditionnels serviles. Les stratagèmes mondiaux et les manœuvres secrètes du Pentagone, de la CIA et des autres agences de renseignement U.S. sont en effet un cas d’école de déni indirect de l’Article 25 dans nombre des nations les plus pauvres et les plus accablées de conflits. Pourtant, la politique mondiale dans sa globalité ressemble à un champ de manœuvre infini pour la création accidentelle de pauvreté, sous le couvert de prétextes prétendument vertueux, comme sécurité ou intérêt national. L’expression même de « politique étrangère » est synonyme de division et d’injustice dans un monde d’inégalités de ressources excessives, et elle est l’opposé des justes relations humaines – en dépit des déclarations hypocrites de la documentation officielle et de la rhétorique politique. Au contraire, dans ce monde d’inégalité cyniquement gouverné par le principe de l’intérêt personnel, il n’est pas une seule politique étrangère qui soit fondée sur de justes relations entre les peuples des différentes nations ou leurs représentants politiques.

Nous faisons donc preuve de crédulité si nous croyons nos gouvernements lorsqu’ils se déclarent concernés par l’élimination de la pauvreté et le respect des droits humains de l’Article 25, alors que la seule manière pour eux de se maintenir au pouvoir est de donner la priorité aux intérêts privés du monde des multinationales et de la finance, sur le plan domestique comme à l’étranger. C’est une hypocrisie totale que de réunir des chefs d’Etats dans une conférence internationale visant prétendûment à éradiquer toutes les formes de pauvreté, alors que ces mêmes gouvernements continuent de signer des contrats permettant aux multinationales de s’approprier des terres, d’extraire des ressources naturelles et de privatiser les services public essentiels de pays étrangers, avec des conséquences catastrophiques pour les populations et les communautés les plus démunies. C’est peut-être une ambition respectable et moralement fondée que d’éradiquer complètement ce que l’on appelle l’« extrême » pauvreté à l’horizon 2030, comme promis dans les derniers Objectifs de développement durable, mais ce n’est pas la première fois que les dirigeants mondiaux font des promesses aussi creuses pour donner de l’espoir aux plus pauvres parmi les pauvres. Malgré toutes les belles intentions des bureaucrates et des décideurs politiques, il demeure impossible de mettre ce type d’aspiration en œuvre dans le cadre de ce que l’on peut, à juste titre, qualifier de « commercialisation mondiale ».

La seule façon de mettre fin à la pauvreté et de rétablir l’équilibre de la planète – même si l’humanité n’a pas satisfait à cette obligation depuis bien longtemps –, est de mettre sur pied une économie mondiale de coopération qui vise à partager les ressources du monde, et donc à répartir équitablement les richesses. Etant donné l’ampleur de l’extrême pauvreté qui perdure au sein d’une population mondiale en perpétuelle augmentation, la bonne volonté mondiale ne saurait se traduire autrement que par une redistribution des ressources vers les pays les plus défavorisés et les plus en difficulté, et ce, sur la base de deux principes que l’on ne rappellera jamais assez : le partage économique et une authentique coopération internationale – qui ne s’est guère manifestée à ce jour.

Chaque année qui passe, combien de millions d’individus meurent-ils des suites d’une pauvreté qui aurait pu être évitée – qu’une autre crise financière ait lieu ou non ? Que faudra-t-il pour que les gouvernements les plus riches du monde partagent leurs excédents alimentaires ou autres avec les millions de pauvres et de démunis qui ont tant besoin d’aide et de nourriture ? La réalisation de pareil objectif impliquerait nécessairement la réorientation de sommes considérables vers des organisations humanitaires désargentées, voire même l’envoi de personnel et d’équipement militaires gardés en réserve « en cas de besoin ». Il ne faudrait pour cela qu’une infime fraction des sommes et des ressources qui restent en permanence à la disposition des gouvernements, des grandes entreprises, des super-riches et des institutions privées.

Mais tant que le sens commun du partage ne gouvernera pas les relations économiques, Dieu vienne en aide à ceux qui vivent dans un bidonville ou un village isolé avec neuf enfants à nourrir ! Car ce ne sont pas les promesses gouvernementales et les projets de développement qui empêcheront une telle famille de sombrer complètement dans la misère. C’est pour cette raison que l’Article 25 est la grosse épine qui restera fichée dans le flanc des politiciens réunis dans toutes les futures conférences internationales consacrées à l’éradication de la pauvreté, lesquelles ne manqueront pas de se tenir tous les dix ou quinze ans, tant que nous continuerons de nous conformer au modèle en cours de la commercialisation – à supposer que l’humanité survive jusque-là.

Qui plus est, nous nous faisons nous aussi des illusions si nous nous imaginons que nos gouvernements peuvent réussir à traiter les causes profondes de la faim et de la pauvreté, tant que l’idée de charité imprègne notre société et notre culture. En vérité, qu’est-ce que la charité, sinon le résultat de la manipulation de la générosité de ses citoyens par l’Etat, qui laisse les plus défavorisés d’entre eux en difficulté pour vivre et se nourrir sur notre planète d’abondance ? Si l’on considère les choses d’un point de vue holistique, on s’aperçoit combien la seule existence de la charité est dégradante dans un monde d’abondance matérielle et financière, alors qu’il serait si facile aujourd’hui à l’Etat de prendre en charge la santé et le bien-être de chacun. C’est d’ailleurs probablement l’indifférence historique de notre gouvernement à l’égard de la précarité économique des pauvres qui a permis l’existence de la charité au cours des siècles – charité qui en soi est née de l’injustice sociale, et non du partage, de la solidarité ou de l’amour. On est en droit de se demander si la pratique de la charité aurait jamais vu le jour si les droits humains esquissés dans l’Article 25 avaient déjà été mis en œuvre dans tous les pays du monde il y a plusieurs milliers d’années.

Néanmoins, en dépit de tous les progrès scientifiques et technologiques accomplis par l’humanité, le seul système international officiel reconnu pour incarner les justes relations humaines est celui des attributions volontaires « d’aide au développement », qui a toujours été considérablement perverti par l’intérêt personnel et l’affairisme, comme cela est reconnu depuis longtemps par les sociétés civiles. Dans le même ordre d’idées, on peut aussi constater combien le concept même d’« aide humanitaire » est une insulte aux liens qui nous unissent en tant que famille de nations, puisque, pour commencer, les excédents de produits alimentaires et autres ressources n’auraient jamais dû être accumulés par les nations riches, mais partagés équitablement comme il se doit depuis le départ. D’un point de vue planétaire, on pourrait éventuellement parler d’aide humanitaire si des habitants de Mars ou Vénus venaient nous apporter leur soutien sur cette Terre, mais l’humanité est une famille interdépendante dotée de tous temps des ressources et des moyens nécessaires à la satisfaction des besoins de chacun à tout moment, et ce, de façon inconditionnelle. Qualifierions-nous notre action d’humanitaire si nos propres enfants souffraient de la faim, ce qu’à Dieu ne plaise, et si nous partagions avec eux une infime partie de notre approvisionnement quotidien, tout en nous félicitant fièrement de notre philanthropie ? Ou bien, mus par un acte d’amour désintéressé, leur accorderions-nous notre aide sur-le-champ et sans réserve, en nous souciant seulement de leur survie et de leur bien-être, sans même nous rendre compte que nous faisons acte de charité ?

Quand on examine la question avec lucidité et compassion, on s’aperçoit que l’expression même d’« aide humanitaire » est psychologiquement absurde et dénuée de sens, et on comprend très bien comment l’humanité a pu sombrer dans une division et une corruption pareilles. Que dire de l’utilisation arrogante et dégradante de l’inscription « U.S. AID » sur les cargaisons de surplus divers qui sont envoyées aux populations démunies de la planète, sans parler de l’injustice ordinaire et du vol institutionnalisé qui entretiennent les différences de niveau de vie entre les pays riches et les pays pauvres ? Nous avons déjà décrit les pratiques de ces nations fortunées : elles commencent par accumuler leurs excédents au moyen de pratiques économiques qui exploitent systématiquement la main d’œuvre et les ressources naturelles des pays moins développés, avant de ne redistribuer qu’une infime partie de ces bénéfices bien mal acquis pour venir au secours de la pauvreté ainsi suscitée – tout en qualifiant cela d’aide humanitaire.[4] Est-il donc si difficile de comprendre que ce concept d’aide, dans son acception actuelle, est incompatible avec ce que les valeurs de bonne volonté et d’humilité impliquent vraiment, alors que les gouvernements sont depuis longtemps d’accord pour dire que les produits de première nécessité doivent être accessibles à tous (comme énoncé dans l’Article 25) ? Cette notion – pas plus que le mot charité – n’aurait jamais vu le jour si nos sociétés avaient depuis le départ été fondées sur le bon sens et les justes relations humaines, car « l’aide humanitaire » n’a aucune existence dans la conscience de l’amour.

Si nous avons accepté ce terme d’aide sans nous interroger sur sa signification, c’est peut-être bien parce que nous avons l’habitude de laisser ce genre de problèmes aux politiciens dans l’espoir qu’ils s’en chargent à notre place. Mais puisque nous sommes conscients de la duplicité de nos gouvernements lorsqu’ils se prétendent soucieux d’en finir avec la pauvreté, tout en continuant d’exploiter les pays et les populations les plus pauvres, il est peut-être temps de nous réveiller pour les apostropher et leur dire : le compte n’y est pas, il manque quelque chose ! Et l’amour ? Et la générosité ? Et le bon sens, qui nous ordonne d’empêcher les gens de mourir de faim dans un monde d’abondance ? Peut-être devrions-nous infiltrer massivement les sommets et conclaves gouvernementaux consacrés à l’éradication de la pauvreté et demander, ensemble, à nos représentants : « Puisque vous voulez tellement aider les pauvres, pourquoi ne partagez-vous pas plus équitablement les ressources mondiales entre toutes les nations, au lieu de fixer des objectifs de développement non contraignants et de ne redistribuer que des sommes insuffisantes dans vos aides extérieures ?

Et si, en tant que citoyens ordinaires, nous désirons vraiment mettre fin à l’injustice de la faim une bonne fois pour toutes, peut-être devrions-nous nous faire la même remarque à nous-mêmes : il manque quelque chose ! Où est la bienveillance, la compassion, le souci de la défense des droits fondamentaux de ceux qui vivent en permanence dans un état de besoin et de pénurie ? Est-il suffisant de mettre la pression sur nos politiciens pour qu’ils accordent davantage d’aide aux pays pauvres de notre part, ou notre amour pour nos frères humains nous poussera-t-il à protester devant nos gouvernements et à leur dire : « Cette situation honteuse ne peut pas continuer – il est temps de sauver nos frères et sœurs qui souffrent de la faim, et de faire de cet objectif notre priorité collective absolue ! » Quelle sorte d’éducation et de conditionnement ont été les nôtres pour que nous acceptions cet état de choses, et qu’est-ce qui nous empêche de crier aux gouvernements du monde : IL MANQUE QUELQUE CHOSE ! 

En conséquence de notre attitude aussi dégradante qu’enracinée vis-à-vis de la charité et de l’aide extérieure, les organisations caritatives qui sont sérieusement impliquées dans la prise en compte des problèmes sociaux et l’assistance aux démunis se voient elles-mêmes obligées de se politiser, et, du même coup, de s’opposer aux politiques des gouvernements et des grandes entreprises qui ne font qu’aggraver les causes de la misère. Car sinon, plus les organisations de bienfaisance et les citoyens bien intentionnés s’investissent dans le caritatif, plus cela laisse les gouvernements libres de continuer à se focaliser sur leurs priorités perverses et néfastes, telles que, par exemple, la production sans cesse croissante d’armes de guerre, plutôt que la fourniture en urgence de produits alimentaires aux populations affamées.

Rien de ce qui précède ne vise à remettre en question la nécessité impérieuse de la charité, qui, comme nous n’avons cessé de le répéter, est pour l’essentiel une force du bien providentielle dans notre ordre social ridiculement inégalitaire.[5] Mais nous préférons, dans une analyse holistique, mettre en lumière l’absurdité des promesses de nos gouvernements qui remettent la fin de la pauvreté à une date ultérieure – par le recours à la charité et non au vrai partage et à la justice – dans un monde disposant de bien plus de ressources que nécessaire pour la totalité de la population mondiale, même en tenant compte de l’explosion de sa croissance actuelle. Espérons que, lorsque les générations à venir se pencheront sur l’histoire, elles apprécieront l’existence de la charité au vingt-et-unième siècle pour ce qu’elle est vraiment, c’est-à-dire le sous-produit inévitable mais en dernière analyse superflu de l’indifférence politique et de l’autosatisfaction générale.


***
 

Dans nos sociétés dysfonctionnelles, avec leurs politiciens désorientés et en faillite morale, il est instructif de réfléchir à la relation qui existe entre ce qu’impliquent les mots prospérité, croissance économique d’une part, et l’Article 25. Que signifie le verbe prospérer dans un monde où de nombreuses nations voient une grande partie de leur population vivre dans une pauvreté insupportable, parmi une minorité de nations qui sont relativement riches et privilégiées dans leur mode de vie ?

Imaginons une ville dont tous les habitants sont si « prospères » que des surplus alimentaires pourrissent dans de gigantesques entrepôts, et que des produits de luxe inutilisés s’entassent dans d’énormes décharges ; imaginons une ville voisine, si pauvre qu’elle n’a même pas les ressources nécessaires pour garantir à chacun de ses habitants un niveau de vie honorable, une bonne santé et un minimum de bien-être, comme stipulé dans l’Article 25. Si le maire de la ville riche se félicitait bruyamment du haut niveau économique et de la prospérité de son agglomération, sans la moindre considération pour l’indigence et la misère de ses voisins qui se profile à l’horizon, cela serait-il raisonnable ? Si ce maire ne décide pas de partager les ressources de sa ville avec ses voisins, ceux-ci ne tarderont pas à venir se servir d’une façon ou d’une autre – jusqu’aux chiens et chats de la commune défavorisée qui viendront y chercher de quoi manger. Même si cette analogie avec la situation mondiale est quelque peu excessive, ne reflète-t-elle pas la relation qui existe entre les nations au niveau régional voire même international, où les nations les plus prospères vivent dans une relative indifférence à l’égard du dénuement de la majorité des pauvres de la planète ?

C’est pourquoi nous ne devons pas être dupes du mirage de la « prospérité », de la « croissance économique », ni non plus de tous ces termes laids et vulgaires qui sont repris en boucle par nos politiciens et tous nos médias. Dans ce monde infortuné qui est le nôtre, où la croissance de la population et celle de la pauvreté ne cessent de s’amplifier, où l’environnement est à chaque instant dégradé et pillé, où le changement climatique est cause de chaos et de ruine pour des millions de familles démunies, comment la prospérité peut-elle ne pas être précaire et ne pas générer le désordre – sauf, bien entendu, si elle est partagée par la population du monde entier ? Comment ces termes peuvent-ils ne pas être considérés comme laids, vulgaires, voire même absurdes dans le contexte actuel d’extrême inégalité mondiale, et comment peuvent-ils faire sens d’un point vue moral, dans un monde qui laisse des millions d’individus mourir d’une pauvreté évitable, et qui dénie à une multitude d’autres tout droit à une nourriture adéquate, tout accès à l’eau ou à un toit digne de ce nom, ainsi qu’au minimum de soins médicaux nécessaires à une vie normale ?

Nos politiciens peuvent toujours prétendre ne vouloir que le bonheur et la prospérité de tous et de chacun dans leur pays, mais comment cette prospérité peut-elle exister dans une nation isolée, dès lors que le monde entier est infecté par un virus mortel – qui n’a pour nom ni Ebola, ni Covid-19, mais bien plutôt les forces de la commercialisation ? C’est là un fléau endémique qui a envahi nos sociétés, et qui non seulement conditionne les gens à accéder à la prospérité aux dépens des autres, mais aussi les pousse à s’imaginer qu’ils sont meilleurs que moins chanceux qu’eux, à tel point qu’ils finissent par adopter l’arrogance et l’indifférence collective de l’humanité. Dans ce que nous appelons « le système », la recherche égoïste de la richesse et du succès est si profondément ancrée aujourd’hui, qu’un nouveau courant de pensée est apparu dans nos sociétés que l’on pourrait vulgairement appeler la haine des pauvres de son propre pays, ainsi que des peuples des nations moins privilégiées que la sienne.

La quête d’une croissance économique sans limites est donc dangereuse dans nos sociétés atomisées et désorientées qui sont presque totalement dominées par les forces de la commercialisation, contexte dans lequel ladite croissance ne peut mener qu’à toujours plus de division, de désordre, de souffrance, et, finalement, de violence. Sous la propagande et le conditionnement fallacieux des temps modernes, la poursuite aveugle de la croissance économique provoque une séparation de plus en plus criante entre les citoyens et l’état, et elle envoie le message « encourageons les riches à continuer de s’enrichir et à devenir milliardaires au milieu des pauvres. » Dans ce contexte, la croissance économique revient à donner aux grandes entreprises le droit à une gestion financière privée, et, du point de vue psychologique, elle devient aussi absurde que le concept de charité dans une société d’abondance.

En conséquence, les politiciens font une grave erreur quand ils conservent cette terminologie qui renvoie à la « croissance commerciale » et non à la croissance d’une économie saine, juste et durable. Quel est le but de cette croissance, dans une société qui devient de plus en plus inégalitaire et divisée ? Même dans le passé récent, à l’époque où le niveau de la dette des nations n’était pas si élevé, la faim et la pauvreté sévissaient encore autant dans les pays riches que dans les pays pauvres. C’est pourquoi nous demandons à nos responsables politiques : la croissance économique, dans quel but ? Et au bénéfice de qui ? D’un système qui a généré le chaos et une immense souffrance, et qui se détériore rapidement de l’intérieur ?

Aucun politicien ne peut parler valablement de croissance économique s’il laisse les forces de la commercialisation lui dicter son programme. Un homme ou une femme d’état animés des meilleures intentions à l’égard de l’ensemble de leur population engageront leur pays sur une voie dangereuse menant à terme au désastre s’ils persistent à préconiser la croissance du système actuel, même si leur objectif déclaré est de « créer davantage d’emplois ». A ce stade, nous posons de nouveau la question à nos dirigeants : des emplois, dans quel but ? Et au bénéfice de qui ? Dans le but de construire des casinos géants, des centres commerciaux privés, des appartements de luxe et des usines d’armement, au milieu d’une population spirituellement, moralement et économiquement brisée, et au bénéfice de milliardaires qui n’accordent à leurs travailleurs jetables que le salaire minimum dicté par la loi ?

Pour pouvoir parler valablement de croissance économique et de création d’emplois de qualité, il nous faudra instaurer une économie fondée sur le principe de partage, et cesser de nous focaliser sur nos seuls problèmes nationaux pour appréhender les besoins du monde en tant que tout. Et cela mettra nos responsables politiques dans l’obligation de mettre sur pied un nouveau système de gouvernance mondiale capable d’assurer une distribution des ressources plus équitable entre toutes les nations, avec une réorientation des priorités gouvernementales vers la satisfaction des besoins urgents des plus pauvres, à commencer par ceux qui manquent de nourriture et de produits de première nécessité pour survivre.

Si le gouvernement d’une nation est vraiment décidé à satisfaire les besoins de l’ensemble de ses citoyens, alors peut-être a-t-il le droit de parler légitimement de croissance économique, dès lors qu’il reste strictement dans le cadre de l’Article 25. Car dans ce cas de figure, ce gouvernement doit restructurer son économie afin que la richesse, les ressources et les opportunités économiques soient équitablement réparties au sein de la population. Et la condition préalable à une juste répartition des ressources, c’est d’empêcher la commercialisation de planter ses griffes dans tous les aspects de la société, et de réorienter les priorités budgétaires des gouvernements en renonçant aux armements et aux subventions accordées aux industries nocives. Dans le même temps, si le principe directeur de l’activité économique est de garantir que chacun dispose à tout moment de tout ce dont il a besoin pour mener une existence digne, aucune société ne peut continuer de dégrader l’environnement par une consommation effrénée et cynique. Tout politicien sain d’esprit doit convenir qu’il s’agit là d’une hypothèse incontournable, si nous voulons une économie durable dans une biosphère saine et renouvelable, qui ne soit plus soumise à des agressions qui dépassent ses capacités.

Mais même si une nation plus éclairée intègre l’Article 25 dans sa législation et s’engage dans une répartition durable, juste et équilibrée de ses ressources parmi sa population, sa satisfaction et sa prospérité ne dureront pas longtemps si elle tente de rester à l’écart des problèmes des autres nations. Pour reprendre notre analogie de la ville prospère et de sa voisine pauvre, la nation qui pratique un partage équitable de ses ressources ne tardera pas à être assiégée par les pauvres de nations éloignées qui essaieront d’entrer sur son territoire – et ce, par tous les moyens, si sévères que soient le contrôle de l’immigration et les mesures de sécurité.

Il ne peut exister de société en bonne santé dans notre monde divisé mais économiquement intégré, où l’avidité, l’égoïsme et le vol sont le moteur des activités financière et économique. Supposons qu’un seul pays mette l’Article 25 en œuvre dans sa totalité, alors que toutes les autres nations qui ont les moyens de faire de même décident au contraire de suivre la voie d’une commercialisation débridée. Cela ne signifie pas que quelque chose ne va pas dans tous les pays sauf dans celui qui rassemble ses ressources pour les partager, cela veut dire que c’est l’humanité tout entière qui ne va pas, parce que l’humanité est une par nature, ou une aux yeux de ce que nous pourrions appeler « la Vie » ou « Dieu ». Nous sommes une famille humaine unique, sur le chemin d’une même évolution spirituelle, et cela n’est pas à strictement parler une observation religieuse ou « New Age », mais bien une constatation qui se fait de plus en plus dans de nombreux domaines scientifiques. Toutes les nations du monde sont interconnectées, non seulement d’un point de vue matériel ou objectif au travers du commerce mondial, des voyages et de la communication, mais aussi sur les plans énergétique et subjectif par le fait que nous sommes une partie d’une Vie Unique que nous partageons avec tous les êtres vivant sur la Planète Terre, depuis le règne minéral jusqu’aux règnes spirituels non physiques les plus élevés.

Grâce à cette compréhension transcendante et révélatoire de notre existence qui peut se faire soit de façon intuitive, soit par l’étude des enseignements de la Sagesse Eternelle ou des Cosmologies Indigènes, on prend conscience que l’humanité est en quelque sorte un corps physique que l’on doit traiter en tant que tout, sans négliger certaines parties ou membres au profit de certains autres. Si un aspect du corps humain fonctionne correctement, mais qu’un autre tombe malade parce qu’il est négligé, alors la maladie ne manquera pas d’affecter la santé et le bien-être de la personne tout entière. De la même manière, aucune nation ne peut rester séparée des autres nations – si saines et justes que soient leur mode de vie –, particulièrement dans un monde où la commercialisation s’intensifie à un rythme tel que ni la société ni l’environnement ne tiendra le coup bien longtemps.

Tel est le paradoxe de la prise de décision politique en cette époque de crise et de transition planétaire ; aucun politicien ne peut s’offrir le luxe de réaliser quelque chose de bien dans son seul pays, quand la même chose doit absolument et simultanément se faire dans tous les autres pays. C’est pourquoi aucune nation ne peut s’en sortir seule. Toutes les nations doivent agir ensemble – dans le respect des principes de coopération et de partage. Il n’existe aucune autre stratégie pour résoudre les problèmes du monde, c’est pourquoi celle-ci doit être mise en œuvre de toute urgence, que nos gouvernements soient prêts ou non, faute de quoi il se peut que c’en soit bientôt fini de nous tous. Il est impensable qu’une seule des 190 nations de la planète applique intégralement l’Article 25, car, dans ce cas, il nous faudrait appeler « humanité » les citoyens de ce seul pays, en ignorant tous les autres. Car l’Humanité est Une, elle ne saurait être séparée du tout.

De quelle autre raison avons-nous besoin pour partager les ressources du monde, et inscrire ainsi dans les faits les droits fondamentaux de chaque homme et chaque femme – sinon la réalisation par l’âme du dessein de son existence au sein de l’individualité de son reflet terrestre ? Car telle est la réalité profonde de notre vie telle qu’elle a toujours été et sera à jamais, de quelque corruption qu’ait pu souffrir notre compréhension des concepts de bonne volonté mondiale et de justes relations humaines, sous l’effet conjugué de notre égocentrisme, de notre ignorance et de notre aveuglement pendant des vies. Si l’humanité doit trouver son unité en tant que reflet de ce que nous sommes dans notre véritable nature spirituelle, il est impératif que les activistes, les citoyens engagés et nos représentants politiques exigent que la mise en œuvre intégrale de l’Article 25 soit garantie dans tous les pays du monde, et ce, en tant que priorité absolue de toutes les nations. Le temps est venu où nous devons faire entendre nos voix non seulement pour le bien de notre pays, mais aussi pour le bien de tous les citoyens du monde. Ceux qui ont la chance de voir déjà respectés leurs droits fondamentaux doivent apporter leur soutien et se joindre à ceux qui ne les ont pas, et du même coup se faire les hérauts de l’Article 25 et du principe de partage – leur cause commune.

Tous les citoyens d’Amérique du Nord, d’Europe de l’Ouest, d’Australie ainsi que de toutes les autres régions prospères du monde doivent marquer un temps d’arrêt et se poser la question : « Et les autres, ceux qui n’ont pas droit aux ressources de base que je tiens pour acquises ? » Tels sont les mots que nos politiciens devraient eux aussi reprendre à propos des millions de personnes qui vivent dans la pauvreté, à l’étranger aussi bien qu’à l’intérieur de leurs frontières : « Et les autres ? » Alors, au moins, nous ne rechignerons plus à partager les ressources excédentaires de notre propre nation, et nous exigerons que nos gouvernements collaborent avec d’autres nations pour atteindre l’objectif immémorial d’éradication de la misère pour tous les hommes de la Terre. C’est à ce stade qu’une nation adopte l’Article 25 et le principe de partage. Alors, à terme, la notion même d’« immigré illégal » entre en contradiction avec l’idée que ses citoyens se font du fonctionnement du monde, de même qu’avec les concepts contemporains de « charité », d’« aide humanitaire », de « politique étrangère » et d’« intérêt national. »

 


Chapitre II: Un bref argumentaire


En suivant le même raisonnement, nous pouvons facilement identifier les facteurs multiples et complexes qui empêchent la mise en œuvre pleine et entière de l’Article 25 dans toutes les nations, depuis les priorités dévoyées de nos gouvernements jusqu’à l’indifférence totale des grandes entreprises, la rapacité et l’inhumanité des objectifs de politique étrangère, et le sempiternel recours à la charité en lieu et place de la justice. Nous pouvons également commencer à entrevoir les conséquences insoupçonnées de la décision d’assurer la satisfaction des besoins de base de tout homme, femme et enfant sans exception. Il est nécessaire d’y réfléchir pour pouvoir comprendre les nombreuses raisons pour lesquelles l’adoption de l’Article 25 est une stratégie viable pour sauver et réhabiliter le monde.

Comme déjà souligné, l’argent et les ressources nécessaires à la satisfaction de tous les droits humains socio-économiques sont depuis longtemps disponibles, et ce, dans un délai relativement court, si tous les gouvernements – par l’entremise des Nations Unies et de ses agences concernées – unissaient leurs efforts pour mettre un terme au scandale moral évitable des victimes de la pauvreté. Mais les pays les plus riches eux-mêmes ne se souciant qu’a minima des besoins des pauvres à l’intérieur de leurs frontières, ils se préoccupent encore moins des intérêts des exclus et des démunis des autres nations, ce qui explique le taux de mortalité sans cesse croissant chaque jour que Dieu fait.

Comment se fait-il que les dirigeants mondiaux parviennent à se réunir et à trouver des alliés en quelques semaines pour partir à la guerre, alors qu’ils n’en trouvent jamais pour venir en aide aux déshérités et aux affamés du monde ? La seule réaction internationale visant à remédier à cette situation intolérable fut inscrite noir sur blanc dans le rapport de la Commission Brandt de1980, qui proposa un programme de partage économique d’urgence destiné à régler une fois pour toutes le problème de la faim et de la pauvreté absolue – rapport qui est aujourd’hui tombé dans les oubliettes de l’histoire.[6]

Après des décennies d’inaction politique, seule une action impulsée par une masse de gens ordinaires de bonne volonté pourra remettre de la morale et du bon sens dans les affaires mondiales, et provoquer un renversement dans l’ordre des priorités gouvernementales par des manifestations monstres et incessantes dans tous les pays. Seule l’union des peuples de la planète pourra obliger les nations à coopérer et à mettre en œuvre l’Article 25. Ce n’est peut-être qu’alors que nous verrons des politiciens dignes de ce nom émerger, fédérer des alliés et réunir les ressources militaires indispensables pour sauver des vies à une échelle gigantesque, plutôt que de continuer de les mettre en danger et de les perdre. Peut-être alors verrons-nous naître l’immense engagement public dont rêvent tous les activistes du monde, et qui obligera tous les dirigeants politiques en place à mettre en œuvre les volontés des citoyens ordinaires qui les ont élus. Peut-être un raz-de-marée mondial de compassion sans précédent pour les plus défavorisés balaiera-t-il le grand argentier qui ne se préoccupe que de conserver son poste prestigieux, et de jouer au diplomate tout-puissant en s’exhibant dans un costume trois pièces de luxe.

N’oublions pas que l’injustice de la pauvreté évoquée ici concerne le monde entier, et qu’elle ne touche pas uniquement un nombre restreint de gens qui meurent de faim dans les pays les moins développés. Il s’agit chaque jour de la mort pour des causes liées à la pauvreté d’au moins 40.000 individus, morts dont beaucoup surviennent dans des pays à niveau de revenu moyen, et qui pourraient facilement être évitées.[7] Combien de temps encore voulons-nous assister au spectacle récurrent de ces conférences mondiales sur la faim et la pauvreté, alors que rien n’est fait à une échelle suffisante pour assister les populations tragiquement négligées ? N’est-il pas vrai que les millions de dollars investis dans la tenue de ces sommets de haut niveau depuis des décennies auraient été mieux employés si on les avait consacrés à sauver des vies ? Pendant ce temps, nous – la minorité des privilégiés qui tenons les droits humains de l’Article 25 pour acquis – continuons de surconsommer et de gaspiller la nourriture du monde et autres produits essentiels, au lieu d’exiger de nos gouvernements qu’ils acheminent nos excédents là où les besoins sont le plus criants. Combien de rapports Brandt faudra-t-il encore pour que notre conscience s’éveille enfin à cette atrocité d’aujourd’hui qui n’attire que si peu notre attention ?


***
 

Laissons maintenant nos objections de côté et imaginons que nos gouvernements soient vraiment mis en demeure par la volonté des peuples d’appliquer l’Article 25, puis, examinons les conséquences spectaculaires de la réalisation de cet objectif qui n’est pas inatteignable. Il est manifestement impossible que tout le monde puisse vivre dignement dans le respect de ses droits fondamentaux si l’économie n’est pas structurée de façon que les ressources essentielles soient plus équitablement réparties et les services publics accessibles à tous. Mais cette vision de bon sens est incompatible avec l’idéologie des forces du marché qui triomphe aujourd’hui dans la pensée politique dominante, et qui a mené à l’élaboration de lois et d’institutions au service des intérêts privés et des grandes entreprises à haut potentiel de rentabilité.

Si la mise en œuvre de l’Article 25 devenait la priorité gouvernementale absolue de toutes les nations, quelles seraient les conséquences sur les législations et les institutions qui sont les fondements de la société ? Il ne fait aucun doute qu’il en résulterait une profonde transformation sur les plans social, économique et politique, particulièrement pour les forces de la commercialisation, qui, nous le savons, ne font pratiquement aucun cas de l’Article 25. Par exemple, les grandes entreprises ne pourraient plus faire main basse sur des terres, spéculer sur les produits alimentaires, accumuler ou détruire leurs excédents alors que tant de gens meurent de faim dans le monde. Et les politiciens ne pourraient pas non plus prioriser la croissance économique et les bénéfices des entreprises via la commercialisation des services publics, si leur préoccupation première est vraiment de satisfaire les besoins de la totalité de la population par un partage systématique des ressources de la nation. A terme, nombre de lois complexes axées sur la seule promotion du profit devraient être abrogées ou amplement remaniées, tandis que d’autres lois morales et justes seraient créées, dans le but de permettre à la bonne volonté humaine de se donner libre cours dans les affaires mondiales.

En vérité, si la préoccupation première sous-tendant une législation ou une politique gouvernementale est de garantir les droits humains de l’Article 25, alors il doit devenir évident que les accords commerciaux mondiaux sont intrinsèquement injustes et biaisés. Cela se comprend facilement, car si j’imagine que je suis le président d’un pays pauvre qui a fait de l’Article 25 la pierre angulaire étayant toutes les décisions de mon gouvernement, alors la loi doit m’enjoindre, avant toute chose, de veiller à ce que chaque famille ne manque ni de nourriture, ni de soins. Et dans ce cas, je ne peux tolérer que mes fermiers et mes ouvriers les plus pauvres se fassent exploiter lorsqu’ils exportent leurs produits moyennant un prix dérisoire pour le seul bénéfice des consommateurs riches de villes et de pays lointains. Je devrai donc exiger un changement des règles commerciales qui permette à mes fermiers d’assurer leur subsistance et celle de leur communauté au premier chef. Quant aux multinationales qui dictent les termes d’accords inéquitables, elles ne pourront s’y opposer si l’Article 25 a force de loi dans tous les pays et qu’il est le principe directeur d’une politique mondiale en permanence sous le contrôle des Nations Unies, avec le soutien de l’opinion publique mondiale.

La mise en échec de l’influence toute-puissante du profit, de la cupidité et des forces du marché insatiables par des interventions et des régulations appropriées de la part de l’état aura des conséquences incalculables dans tous les domaines. Le lobbying impitoyable des grandes entreprises qui n’hésitent pas à pratiquer le vol légal pour faire de l’argent s’en trouvera inévitablement et progressivement affaibli. C’est pourquoi, quand il sera mis en œuvre, l’Article 25 deviendra l’un des pires ennemis des multinationales prêtes à tout dans la recherche du profit. Une fois que l’activité économique aura pris une orientation différente sous l’influence de politiques économiques fondées sur le principe de partage, la corruption endémique qui entache tous les gouvernements –des [30] pays riches comme des pays pauvres à des degrés divers – diminuera elle aussi avec le temps. Quel intérêt les assoiffés de pouvoir trouveraient-ils à s’engager en politique si les gouvernements servaient vraiment le bien commun au lieu de se mettre au service des riches et des grandes entreprise mondialisées ?

Imaginons ce qui se passera quand les gouvernements du monde mettront en pratique les droits humains de l’Article 25 sous la pression irrésistible de manifestations monstres, permanentes et implacables dans chaque pays. Tandis que les populations pauvres des nations les plus défavorisées accueilleront dans la joie cet éveil de la conscience publique à l’égard de leur détresse, le premier effet de la redistribution des ressources mondiales en leur faveur sera peut-être de pousser la corruption à son paroxysme, et ce, en pleine lumière. Tant que cette corruption persistera et que les politiciens se comportant en autocrates continueront de mésuser de l’aide extérieure destinée à leurs peuples, cela ne manquera pas de susciter chez les citoyens ordinaires une révolte qui ne s’éteindra que lorsque les partis politiques au pouvoir seront renversés et remplacés. Et si un régime autocratique perdure par la violence et la répression d’Etat, pourquoi des représentants des Nations Unies ne seraient-ils pas envoyés sur place pour effectuer des contrôles et collecter des preuves de ce mésusage ? De même que l’O.N.U. envoie des inspecteurs observer les guerres ou chercher des armes nucléaires, ne serait-il pas possible pour une agence des Nations Unies dument missionnée de veiller à ce que l’aide soit utilisée aux fins qui lui ont été assignées ?

L’application de l’Article 25 aura également des répercussions pour les institutions multilatérales qui ont depuis longtemps renoncé à leur mission d’assistance auprès des gens ordinaires et des pauvres. En tête desquelles se trouvent la Banque mondiale et le Fonds Monétaire International qui sont très critiqués pour les normes économiques scandaleuses qu’ils imposent au reste du monde. Si l’Article 25 devient la pierre angulaire d’un nouveau système économique mondial, ces organisations devront soit être déchues de leur habilitation, soit subir une transformation complète afin de pouvoir jouer un rôle vital dans le processus de redistribution massive des ressources, de restructuration du gouvernement mondial et de réforme économique internationale – toutes mesures qui constituent le premier pas important vers l’instauration d’un monde meilleur. Après tout, les institutions n’ont aucune vie propre, elles tiennent leur existence des individus qui les nourrissent, et nous assistons en ce moment à la naissance d’une ère plus éclairée de la civilisation humaine, dont la caractéristique est le souci du bien-être de chaque individu, et pas seulement du bien des riches privilégiés ou des nations puissantes focalisées sur leurs seuls intérêts.

Dans notre monde divisé d’aujourd’hui, il est clair que la mise en œuvre de l’Article 25 provoquerait une extraordinaire transformation des relations internationales et des politiques étrangères des principaux pays industrialisés. Une fois de plus, on peut envisager ce changement sous plusieurs angles. Pour commencer, une redéfinition drastique des priorités mondiales visant à satisfaire les besoins de base de la totalité de la population exige une désescalade rapide de l’activité militaire, assortie de coupes sombres dans les budgets d’armements. Cela est essentiel non seulement pour les Etats-Unis, dont les dépenses font sembler dérisoires celles des autres pays, mais aussi pour les nations moins développées à fort taux de pauvreté qui consacrent des sommes de plus en plus importantes aux budgets de défense – bien plus, souvent, qu’à la santé, à l’éducation, ou aux affaires sociales.

De plus, comme nous l’avons constaté précédemment, la politique mondiale est dans son ensemble fondée sur des principes opposés au partage économique et à une coopération authentique, tandis que les politiques étrangères des Etats-Unis et des autres pays du G7, en particulier, assènent en réalité au monde le message que « la commercialisation est ce qu’il y a de mieux pour l’humanité » – ce qui entraîne un rejet croissant de l’Article 25 dans de nombreuses nations moins développées. La tournure détestable prise par les affaires mondiales nous oblige à envisager ce que l’application de ce sacro-saint Article signifiera à long terme pour les relations entre les Etats-nations. Pour commencer, l’Amérique devra renoncer à son rôle de grande puissance hégémonique, et, puisant dans ses abondantes ressources, prendre la tête du mouvement d’éradication de la pauvreté dans le monde, au lieu de persister dans son arrogante recherche de domination planétaire. La Russie devra apprendre à vivre en paix en formant une véritable communauté d’Etats indépendants fédérés, et s’attacher à rechercher l’unité de ceux-ci dans une plus grande autonomie régionale, plutôt que la puissance militaire et une influence internationale basée sur la coercition. De même, la Chine devra arrêter de renforcer la flotte militaire et la machine de guerre qu’elle entretient pour s’assurer une suprématie économique toujours plus grande. Elle devra aussi renoncer à sa stratégie d’appropriation de terres, et coopérer au partage des ressources mondiales avec les autres nations.

Il peut sembler absolument utopique d’envisager un tel revirement dans les relations économiques et politiques entre gouvernements rivaux, mais qui a envie de se trouver face à un scénario alternatif où le modus operandi des affaires mondiales perdurerait indéfiniment ? Les politiques étrangères aussi autocentrées qu’implacables que l’on camoufle sous des dehors généreux nous conduisent petit à petit à terme à une troisième guerre mondiale – du fait des inégalités criantes qui existent à l’intérieur comme à l’extérieur des nations, voire même pour des questions de rivalité exacerbée par la rareté grandissante des ressources. Les politiciens et les diplomates les plus avisés ne manqueront pas de se rendre compte que la grande famille des nations ne va pas tarder à se retrouver devant un choix ultime : coopérer et partager en redressant cette périlleuse situation, ou assister petit à petit à la chute irrémédiable de l’humanité.

Continuons, pour notre gouverne personnelle, d’extrapoler les nombreuses conséquences positives de la mise en œuvre de l’Article 25 à travers le monde, et voyons comment les nations seront conduites à restructurer leurs économies et à coopérer avec d’autres nations pour atteindre cet objectif commun primordial. Quand les gouvernements se verront dans l’obligation de veiller à ce que chaque adulte et chaque enfant de notre population de plus de sept milliards d’humains bénéficient d'une nourriture correcte, de soins médicaux et d’un minimum de bien-être matériel (avec bien sûr une éducation publique de qualité, comme indiqué dans l’Article 26), nous nous apercevrons peut-être que de nombreux autres problèmes globaux se résolvent automatiquement en cours de route. Cela va sans dire, et nous pouvons le déduire des mesures internationales coordonnées qui sont absolument indispensables en cette époque mondialisée pour que le respect des droits sociaux et économiques de tous les hommes soit garanti.

Chaque nation se verra vite contrainte de dresser un inventaire des ressources excédentaires dont elle dispose, parmi lesquelles la technologie, la connaissance, la main d’œuvre et la capacité institutionnelle, de même que les ressources alimentaires, médicales, les produits manufacturés et tous les autres produits ou biens essentiels. Un transfert à grande échelle s’opérera, lors duquel ces ressources seront acheminées vers les pays les plus pauvres. Les régions devront être organisées par les Nations Unies et son réseau mondial d’agences humanitaires, ou bien par une nouvelle agence des Nations Unies créée expressément dans le but de superviser un programme d’urgence à court terme susceptible de continuer à un rythme soutenu pendant plusieurs années. La Corée du Nord elle-même pourra y participer si, chez ses voisins, il existe une volonté politique suffisante pour donner vie à ce programme permettant à tous les humains d’avoir accès aux ressources essentielles mondiales par un processus sans précédent de redistribution internationale.

Une fois atteint l’objectif premier d’aide alimentaire et de secours d’urgence à tous ceux qui vivent dans des conditions de pauvreté absolue, l’instauration d’une distribution plus équilibrée et plus équitable des ressources mondiales parmi toutes les nations nécessitera une réforme complète des systèmes politique, économique et financier internationaux. Au niveau national, on sait déjà beaucoup de choses grâce au retour des expériences qui ont été menées dans l’organisation de systèmes de redistribution efficaces garantissant un accès universel à la protection sociale et aux services publics. Dans le même esprit, on trouve dans l’histoire moderne de l’après-guerre des exemples divers de stratégies politiques et de législations permettant d’interdire une concentration illimitée de richesse et de pouvoir entre les mains d’une petite minorité de la population d’un pays. A ce jour, toutefois, rares sont les économistes, financiers ou politiciens d’envergure qui se sont penchés sur la création de nouvelles structures institutionnelles et sur les techniques économiques nécessaires à l’établissement d’un système permanent de partage des ressources à l’échelle de la planète. En conséquence, s’il est possible de croire que les dirigeants mondiaux finiront par percevoir la nécessité d’une reformulation complète de la nature et des objectifs du développement, nous devons cependant nous attendre à une longue période de tâtonnements et d’échanges approfondis, avant que la communauté internationale ne parvienne à organiser la propriété collective et la gestion commune des ressources mondiales.

Avant de se lancer dans cette généreuse entreprise, les gouvernements seraient bien inspirés de revisiter et d’intégrer les recommandations des Rapports Brandt de 1980 et 1983. Même si ces documents sont dépassés trente-cinq ans après, ils n’en demeurent pas moins une esquisse inspirée de ce que cela signifie de faire de la mise en œuvre de l’Article 25 le fil directeur autour duquel s’articulent les pratiques politiques et l’activité économique mondiale.[8] Il ne fait aucun doute que ses propositions étaient limitées par les conceptions et la doxa économiques de l’époque, et qu’elles restent donc insuffisantes devant l’ampleur des crises imbriquées d’aujourd’hui. Mais si le sommet de Cancun avait été pris au sérieux en 1981, alors, à l’heure qu’il est, l’Article 25 serait peut-être déjà un ensemble de lois bien établi régissant, au sein de chaque nation, la société et la conduite des institutions politiques, économiques et sociales.[9]

Dans l’hypothèse d’une transformation des objectifs gouvernementaux de par le monde, nous devrons refonder et réhabiliter démocratiquement les Nations Unies dans leur statut d’autorité internationale suprême, si nous voulons qu’elles soient en mesure de remplir leur mandat originel. Il ne fait aucun doute que le gigantesque travail d’unification du gouvernement économique mondial sous l’égide d’une Organisation des Nations Unies restructurée demeure une nécessité à venir en ce XXIe siècle naissant. Même s’il incombe à chaque pays de mettre en œuvre l’Article 25 à sa façon au moyen de méthodes adéquates, il appartiendra à l’Assemblée des Nations Unies de superviser et de faire respecter les principes de ces lois, qui constitueront un code inviolable pour toutes les nations dans la conduite de leurs affaires au niveau mondial.

Ainsi, les Nations Unies mériteront vraiment leur nom en tant qu’institution mondiale suprême dont la nature même est d’exiger des Etats membres qu’ils préservent la paix, protègent les plus vulnérables et encouragent la coopération internationale. Si ses diverses agences sont renforcées de façon à pouvoir jouer un rôle majeur [36] dans la défense des droits fondamentaux de tous les hommes tels qu’énoncés dans l’Article 25, alors tous les autres articles de la Déclaration des Droits de l’Homme finiront peut-être par tomber à leur juste place. Alors, métaphoriquement parlant, nous en viendrons peut-être à percevoir l’Article 25 comme le symbole suprême de la dignité humaine, et son application redonnera au concept des « droits de l’homme » toute la noblesse qui fut la sienne à son apparition. Enfin, la beauté et la promesse de la vision initiale qui fut celle des Nations Unies retrouveront leur place dans le cœur et l’esprit des gens ordinaires, avec une compréhension renouvelée de leur potentiel pour l’avenir.

Cependant, cela n’aura aucun rapport avec le Conseil de sécurité et ses fonctions et pouvoirs immérités – reliquat des modes de fonctionnement compétitifs et nationalistes du passé, dont le symbole est l’illusion du « C’est moi qui ai le pouvoir, et il en sera toujours ainsi ». Ce n’est que quand l’intérêt des grands pays industrialisés est en jeu que leurs présidents et premiers ministres font appel aux Nations Unies pour manipuler le système à leur profit. Mais quand il s’agit des intérêts de l’ensemble de la population de quelque pays que ce soit, c’est comme si les Etats membres n’avaient plus d’obligations devant les Nations Unies. Le Conseil de sécurité ne se soucie guère de rechercher véritablement la paix et la sécurité, car il fonctionne plutôt à la manière d’un club privé dont les membres sont représentés par des grands argentiers, dont le vote pour ou contre une résolution n’est dicté que par l’importance de la part du gâteau mondial qui sera la leur. Et c’est cette rivalité permanente pour s’adjuger la part du lion dans les ressources mondiales qui caractérise les scénarios de sécurité nationale de ce Conseil dépassé, en contradiction avec les objectifs originels et les principes des Nations Unies tels qu’énoncés dans le premier chapitre de sa charte. Pour commencer, le Conseil de sécurité n’aurait jamais dû voir le jour, et voilà longtemps qu’il aurait dû être dissout pour permettre à l’Assemblée Générale de prendre sa place en tant que forum mondial vraiment démocratique – avec abolition du droit de veto. En attendant, la guerre continuera d’être une réalité, et elle sera alimentée par des motifs prétendument légitimes de stratégie politicienne, d’égoïsme national et d’exploitation des populations les plus faibles dans des buts purement commerciaux ou matérialistes.

Il n’est pas difficile de pousser le raisonnement un peu plus loin pour envisager la suite. Si le public exerce une pression phénoménale pour exiger la mise en œuvre de l’Article 25, cela mènera à terme à une restructuration de l’économie mondiale et à une authentique coopération internationale, à une diminution significative de la tension et des conflits qui caractérisent les relations intergouvernementales, et à la dissolution du Conseil de sécurité dans le respect de la vocation véritable des Nations Unies. A quoi le Conseil de sécurité servira-t-il de toute façon si les nations coopèrent et partagent les ressources mondiales, ce qui éliminera les causes économiques du terrorisme et des conflits ? Soyons clairs cependant : cela ne signifie pas que l’inscription dans les faits de l’Article 25 conduira à elle seule d’un coup de baguette magique à une alternative systémique à l’hyper-capitalisme mondialisé et que cela résoudra comme par enchantement tous les problèmes du monde. Il ne fait aucun doute que même si nous devions satisfaire rapidement pour la Terre entière les besoins minimaux contenus dans l’Article 25, cela demeurerait insuffisant pour menacer vraiment les structures de pouvoir établies et les régimes non démocratiques, pas plus que cela ne ferait disparaître les différences abyssales de fortune et de revenu qui existent entre les pays riches et les pays pauvres. 

C’est donc une erreur de douter du fait que le respect des droits de l’homme de l’Article 25 soit le seul antidote aux problèmes mondiaux, car il est clair qu’il faudra encore une quantité considérable de changements économiques et politiques pour que nous puissions entrevoir l’accomplissement de la totalité des nombreuses et nobles aspirations des Nations Unies. Le débat sur les moyens nécessaires pour atteindre cet objectif n’est pas tranché à ce jour, mais le but de notre étude est de parvenir à un accord général quant à la stratégie populaire nécessaire à la présentation des transformations nécessaires pour l’avenir.

Comme nous l’avons déjà indiqué, il est inutile d’espérer modifier les priorités de nos gouvernements en faveur des deux-tiers les plus pauvres de la population mondiale sans un engagement gigantesque et permanent du tiers privilégié de l’humanité. Sans cet engagement crucial, et aujourd’hui absent au plan global – à savoir la pression solidaire et indéfectible de l’opinion publique éduquée dans le monde en faveur de la satisfaction des besoins de la majorité déshéritée de la planète –, tout projet structuré visant à construire un monde meilleur est voué à l’échec.

Dans ce sens, la seule alternative à l’ordre socioéconomique actuel ne peut venir que de l’union des voix des personnes de bonne volonté de la planète, et c’est l’autosatisfaction généralisée de l’homme et de la femme ordinaires qui nous donne l’impression qu’« il n’y a pas d’alternative ». Si nous acceptons que le principe de partage doit sous-tendre toute alternative globale systémique de recherche d’un avenir durable, alors l’Article 25 est le reflet de ce principe, et il exige que ce même principe soit mis en œuvre dans les affaires mondiales. En vérité, il n’y aura aucune alternative tant que l’impérieuse nécessité où nous nous trouvons de mettre fin à l’extrême pauvreté humaine ne sera pas ressentie viscéralement dans chaque foyer, et qu’elle ne deviendra pas la préoccupation la plus pressante des gens ordinaires, dans leur cœur et dans leur esprit. 

Tel est le dilemme pour les penseurs progressistes qui proposent une nouvelle vision de la société assortie de la politique nécessaire à sa concrétisation, parce qu’il ne se passera jamais rien si les habitants du monde n’embrassent pas cette vision et ne travaillent pas ensemble à son accomplissement. Comme nous allons le voir dans le détail, ce seul point explique pourquoi l’Article 25 renferme en son sein l’alternative que nous recherchons tous, et pourquoi ses seules préconisations peuvent nous mener à cette alternative directement, naturellement et, semble-t-il, miraculeusement. Le moment venu, nous nous apercevrons peut-être que l’application de l’Article 25 est la voie royale vers des solutions économiques multiples et le plus sûr chemin vers la liberté et la justice, même si son potentiel encore inconnu ne prendra vie et ne se révèlera que lorsque l’humanité prononcera le mot magique. Et cette parole magique ne deviendra réalité que lorsque, dans tous les pays passionnément focalisés sur cet objectif, auront lieu des manifestations monstres, répétées et ininterrompues.

 


Chapitre III: La question de l'environnement


L’objection majeure qui risque de venir à l’esprit de beaucoup de gens est le problème de la durabilité environnementale, ainsi que la question de savoir si l’Article 25 brandi par les peuples comme priorité absolue ne fera pas passer l’urgence écologique au second plan. C’est là un sujet de réflexion important, en cette époque où l’humanité est confrontée à deux urgences mondiales d’une gravité sans précédent : la pollution atmosphérique et la dégradation de l’environnement, en même temps que la faim, les niveaux croissants de pauvreté, l’inégalité et l’exclusion sociale. Dans ce contexte, comment la mise en œuvre de l’Article 25 peut-elle constituer une solution pour toutes ces crises systémiques imbriquées ?

Dans le premier cas, la réponse à la question se comprend logiquement par un simple raisonnement déductif, même si la conclusion est très éloignée de la pensée dominante d’aujourd’hui. Pour ce qui nous concerne, notre postulat de départ est le suivant : il est absolument impossible de s’attaquer à la question de la crise environnementale sans en même temps remédier à l’injustice de la pauvreté au milieu de l’abondance – car c’est là que nos multiples problèmes écologiques trouvent un début de solution. Et là encore, il convient d’aborder la question sous plusieurs angles - sans oublier les aspects psychologique, moral et spirituel.

Nous avons vu que l’énorme lame de fond du soutien populaire à l’application de l’Article 25 doit immédiatement se traduire par un changement drastique des priorités budgétaires des gouvernements, avec réaffectation aux services publics et aux affaires sociales de chaque pays de fonds prélevés sur les budgets d’armement, et l’attribution d’une aide illimitée aux nations moins développées. La mise en œuvre de l’Article 25 requiert, de par sa nature même, une redistribution d’une ampleur et d’une échelle inégalées à ce jour. Par la mise en commun de la richesse et des ressources d’une nation et leur redistribution en fonction des besoins humains, tant sur le plan mondial que national, il se peut que nombre d'autres problèmes cruciaux se résolvent beaucoup plus rapidement.

Par exemple, si l’Article 25 avait été mis en œuvre partout dans le monde il y a plusieurs dizaines d’années, alors peut-être certains groupes extrémistes tels que Al-Qaïda et Daech n’auraient-ils jamais vu le jour. Si toutes les familles des pays pauvres avaient, sur le plan matériel, reçu ce qu’il leur fallait pour faire confiance à la société et s’y sentir en sécurité, peut-être les jeunes ne seraient-ils pas réceptifs aux idéologies religieuses violentes et n’auraient-ils aucune raison de combattre le gouvernement et renverser son administration (qui ne serait plus corrompue jusqu’à la moelle). Et si un programme d’urgence avait été mis en place pour régler le problème de la faim et de l’extrême dénuement par des transferts de ressources massifs, de vastes réformes agraires et une restructuration radicale de l’architecture économique mondiale, alors peut-être les gouvernements auraient-ils constaté sur le terrain les avantages sans pareil de la coopération internationale. Et peut-être ainsi auraient-ils depuis longtemps commencé à se préoccuper des autres dangers qui pèsent sur l’avenir de l’humanité et que seule une coopération authentique peut permettre de résoudre, le tout menant à terme à l’abandon des visées bellicistes et à un effort concerté sans précédent pour limiter les émissions de carbone et restaurer l’environnement.

En vérité, si nous avions partagé les ressources et éradiqué la pauvreté dans le monde, la faim particulièrement, peut-être le problème de l’environnement actuel aurait-il été limité au minimum, et les schémas de développement global auraient-ils pris un tour différent et plus durable. A maints égards, le sort calamiteux de l’environnement fut scellé après le sommet de Cancun de 1981 lorsque les dirigeants du monde ne parvinrent pas à trouver un accord autour des propositions de Willy Brandt – échec que les historiens considèreront peut-être comme le tournant de tout ce qui s’en est suivi. Si notre mère la Terre pouvait parler, elle aurait lancé à tous ces chefs d’Etat et de gouvernements réunis : « Ainsi vous refusez de coopérer, et vous ne voulez pas partager les abondantes richesses que je vous offre gracieusement et en confiance ? Dans ce cas, ne me tenez pas pour responsable de vos actes ! »

Reagan, Thatcher et leur clique se sont peut-être moqués de ce sommet et de ses conclusions, mais maintenant qu’ils ont disparu, nous pouvons tous témoigner des conséquences de leur volonté d’ignorer les avertissements de Brandt, et de leur décision de laisser au contraire la bride sur le cou aux forces de la commercialisation dans leur démarche de division, de cupidité et de compétition égoïste. Dans les années qui ont suivi, les gouvernements successifs ont laissé les forces du marché exercer une influence de plus en plus envahissante dans les affaires sociales, économiques et politiques, et ont tous renoncé à leurs responsabilités au service du bien commun en abandonnant leur pouvoir de décision aux caprices du marché mondial. Ce faisant, ils ont en réalité tourné le dos à la vision première des Nations Unies pour se livrer à leurs jeux de pouvoir au travers du Conseil de sécurité, où sont bafouées les lois internationales. Le résultat inévitable de ces facteurs combinés est une accélération de la destruction de l’environnement jusqu’à la situation que nous avons atteinte aujourd’hui où deux urgences menacent l’avenir de l’espèce humaine – l’inégalité extrême et le changement climatique –, alors qu’à l’époque du sommet de Cancun, nous aurions pu nous focaliser essentiellement sur la première.

Dans une perspective plus intéressée, il aurait encore fait sens de prioriser l’éradication de la pauvreté afin de prévenir l’escalade des problèmes écologiques, à supposer que nos leaders politiques aient eu une vision à long terme d’un monde pacifique et durable. Surtout, il est notoire que la pauvreté est l’un des facteurs sous-jacents au rapide accroissement de la population de ces soixante ou soixante-dix dernières années. Si cette tendance perdure pendant tout le siècle comme prévu, il y aura évidemment de sérieuses répercussions sur l’environnement, dont la moindre ne sera pas l’augmentation de la consommation des ressources dans les pays en développement, avec pour conséquence une hausse des émissions de CO2. Même s’il est vrai que les populations des nations riches, qui consomment la plus grande partie des ressources mondiales, sont ceux qui ont l’impact le plus important sur l’environnement, il est indéniable qu’une explosion démographique continue provoquerait une tension insupportable sur la base des ressources et le système écologique de la Terre. Mais on sait aujourd’hui que les niveaux de la population baissent et se stabilisent quand les familles parviennent à un niveau de vie décent, ce que l’on ne peut vraiment comprendre que si l’on se met psychologiquement à la place des très pauvres. Si ces derniers ont souvent beaucoup d’enfants, c’est essentiellement pour la triste raison que certains de ces enfants – s’ils ne meurent pas très tôt de malnutrition ou de maladies évitables – s’occuperont plus tard de leurs vieux parents. Ces comportements si bien enracinés dans les pays en développement ne pourront changer qu’une fois que tous les citoyens du monde feront une confiance totale à leurs gouvernements pour leur garantir à tout moment le respect des droits humains énoncés dans l’Article 25.

Devant l’accroissement spectaculaire de la population mondiale au vingtième siècle, on aurait pu penser que les gouvernements se seraient engagés pleinement dans l’amélioration des conditions qui perpétuent cet état de choses et auraient accordé la plus grande attention au combat contre la pauvreté, la maladie et la sous-alimentation, de même qu’à l’assistance et au soutien des programmes de population. Nous avons atteint un stade où la croissance conjuguée de la pauvreté et de la population est devenue extrêmement dangereuse, non seulement en raison du stress imposé à l’environnement mondial, mais également à cause de la bombe à retardement que constitue cette équation en termes de conflits sociaux, économiques et politiques potentiellement dévastateurs. Mais loin de s’être engagés dans une sage politique de remédiation à long terme, nos gouvernements ont continué sur la voie fatale de la commercialisation – qui se repaît cyniquement de la croissance rapide de la population quels que soient les risques pour l’avenir de l’humanité, pourvu que les multinationales continuent de s’enrichir.

Tel est le mystère qui se cache derrière le casse-tête démographique et devant lequel nous nous interrogeons sur les véritables causes de la surpopulation mondiale, dont nous constatons les effets dans les métropoles de toutes les nations développées ainsi que dans le monde en développement. Pouvons-nous toujours affirmer que la pauvreté reste la cause principale sous-tendant cette situation, ou ne seraient-ce pas plutôt les forces de la commercialisation qui sont responsables des tendances des dernières décennies du fait de la montée de l’insécurité sociale, de l’inégalité et des migrations incontrôlables – tout cela au nom de l’augmentation des profits des multinationales et de la croissance économique ?

Ce raisonnement peut nous aider à comprendre comment il aurait été possible de maintenir la population humaine à un niveau supportable si nous avions partagé les ressources depuis la création des Nations Unies, avec des répercussions considérables pour l’état de l’environnement. D’une part, nous n’aurions plus la vision cauchemardesque de onze milliards d’hommes voire plus sur une planète surmenée et dégradée à la fin du vingt-et-unième siècle – projection qui n’est en aucun cas fatale et pourrait être évitée d’abord et avant tout par la mise en œuvre de l’Article 25 dans le monde entier, et spécialement dans les régions les plus pauvres à titre d’extrême urgence internationale. D’autre part, nous savons aussi que l’application de l’Article 25 serait un défi frontal aux forces de la commercialisation pour toutes les raisons invoquées plus haut, en cela que la recherche du profit cesserait d’être un facteur aussi destructeur pour la société et l’environnement, car en effet la recherche du profit a horreur de la Terre comme de l’humanité elle-même. Une fois lancé le processus de partage des ressources, de redistribution des richesses et de coopération internationale dans le but impératif de mettre en œuvre l’Article 25, il y a tout lieu de croire que les multinationales devraient vite fonctionner d’une façon plus humaine, socialement plus solidaire et écologiquement plus consciente.

Qui peut nier que ce serait pour le bénéfice de tous, y compris des dirigeants des multinationales qui sont obligés, en qualité de responsables financiers devant leurs actionnaires, de détruire l’environnement au passage par des moyens directs ou indirects ? Se pourrait-il que si nous ne réussissons pas à appliquer l’Article 25 très rapidement, nous nous apercevions qu'il n’y a pas d’autre moyen d’empêcher ces grandes entités multinationales d’accélérer leurs activités si violemment destructrices ? Car la seule façon qui leur reste de continuer d’accumuler leurs marges extravagantes, c’est de ravager encore davantage le monde naturel, même à leur corps défendant, car elles commencent elles aussi à prendre conscience des impacts terribles de leurs actions sur la biosphère planétaire. Tant que l’influence de ces forces commerciales bornées s’exercera sur les affaires mondiales, il ne fait aucun doute que l’environnement se détériorera jusqu’à en devenir impropre à l’habitation humaine, et que les plus modestes propositions de partage des richesses du monde – telles qu’une protection sociale universelle – sembleront de plus en plus idéalistes, irréalistes et, en dernière analyse, utopiques.

Néanmoins, nombreux sont les hommes de bonne volonté qui se refusent à voir qu’il ne peut y avoir de solution à l’urgence écologique d’aujourd’hui si l’urgence de la faim endémique et de la pauvreté dans le monde n’est pas traitée en parallèle. Essayons donc d’analyser pourquoi nous battre pour les droits de notre mère la Terre n’a aucun sens si, dans le même temps, nous laissons de côté les droits fondamentaux des multitudes déshéritées de l’humanité. La simple logique de notre raisonnement peut être déduite de ce que nous avons écrit plus haut, car il existe deux types d’environnement : naturel et humain, qui dépendent étroitement l’un de l’autre. Les forêts, les terres, les océans, l’atmosphère etc. constituent ce que l’on considère normalement comme la totalité de l’environnement naturel, mais il nous faut également prendre en compte la santé de la totalité de l’environnement humain comme un facteur causal de tout ce qui ne va pas bien dans le monde.

Si notre analyse est juste, le pire désastre écologique humain qui soit, ce sont les millions d’individus qui vivent dans une pauvreté extrême, et c’est ce scandale, parce qu’il a été honteusement toléré pendant tant d’années, qui a entraîné la survenue de la globalité de nos problèmes environnementaux. C’est là que les écologistes ont fait une erreur de jugement cruciale, parce que si nous pouvions remonter dans le temps jusqu’en 1950 et remettre sur pied notre environnement humain d’abord et avant tout en mettant en œuvre l’Article 25, alors la santé de notre planète serait beaucoup moins précaire aujourd’hui. La richesse et les ressources auraient été réparties plus équitablement afin que les besoins fondamentaux de tous soient satisfaits ; les projets motivés par le seul profit auraient nécessairement été relégués à leur juste place ; la démographie des pays du Sud aurait fini par se stabiliser voire même commencé à décroître ; et une économie internationale restructurée aurait conduit à des modes de vie plus simples, plus durables et plus égalitaires dans les nations hautement industrialisées.

Nous ne mettons pas tous les problèmes du monde sur le dos des écologistes et ne critiquons pas leur travail qui reste fondamental, mais nous essayons, avec tous, de comprendre pourquoi la plupart des gens ont du mal à percevoir le lien de causalité qui existe entre la pauvreté et les questions environnementales. Serait-ce parce que, si la pauvreté existe à un niveau très élevé sur cette planète, alors les problèmes écologiques s’ensuivront mystérieusement ? Et serait-il possible que la réalité dominante des familles pauvres se reflète en miroir dans la réalité des piètres conditions climatiques ? Car qu’est-ce qui a conduit notre civilisation à cette pauvreté dans un monde d’abondance, sinon la soif de profit et de pouvoir issue de la cupidité, de l’indifférence et de l’ignorance humaines – facteurs qui ont poussé les multinationales à piller la Terre au nom de la croissance économique et du consumérisme ? Si nous examinons soigneusement la question, il apparaît qu’il existe un lien étroit entre la crise environnementale et le problème de la faim, ce que l’on pourrait représenter dans un diagramme sous forme d’un triangle avec les thèmes « Changement climatique », « Faim/pauvreté » et « Croissance démographique » aux trois sommets, et « Profits/commercialisation » au centre. La quête incessante du profit par une commercialisation effrénée est un processus qui génère toujours davantage de pauvreté, avec en parallèle toujours plus de chaos dans l’atmosphère. Et plus ce niveau de la pauvreté s’élève, plus la population du monde s’accroît en proportion – ce qui permet aux forces de la commercialisation de gagner en puissance et de renforcer ces tendances auto-destructrices sans la moindre limite.

Changement climatique diagramme

C’est pourquoi tant que les peuples de la Terre n’exigeront pas la mise en œuvre universelle de l’Article 25 par le partage des ressources mondiales, alors la course aux profits commerciaux continuera de détruire notre environnement naturel. Et tant que la production du monde ne sera pas partagée, tant que les excédents de produits alimentaires resteront à pourrir dans des entrepôts alors que des millions d’individus souffriront de la faim, tant que la famille humaine continuera de fermer les yeux sur les souffrances de ses membres les plus démunis, alors, c’est inévitable, les écosystèmes et la météorologie de la planète resteront en déséquilibre. Parce que l’on ne peut pas régler les problèmes écologiques sans, dans le même temps, s’attaquer aux injustices de la pauvreté, de l’exploitation de l’homme par l’homme, de l’accumulation sans partage de biens qui appartiennent à tous. Suffit-il d’éveiller la conscience du public à la crise climatique, sans évoquer ni la faim, ni l’absence de partage dans le monde ? A moins que cette attitude ne reflète au contraire l’étendue de notre ignorance, puisque, plus nous nous attaquons aux problèmes environnementaux sans nous préoccuper suffisamment du dénuement des hommes, plus la santé de la planète se dégrade ?

Du seul point de vue moral, il est déplorable de croire que nous pouvons nous attaquer aux problèmes écologiques sans également nous attaquer à la pauvreté mondiale, car il n’y a aucune raison que nous ne puissions pas sauver les affamés tout en agissant pour sauver la planète. Nous assistons aujourd’hui à des mobilisations populaires de citoyens qui protestent contre le changement climatique et la destruction de l’environnement, mais quand voyons-nous des actions coordonnées au plan mondial exigeant l’éradication immédiate de la faim et de la pauvreté qui sont une menace pour la vie de tant d’êtres humains ? Pourtant, si nous sommes capables de nous organiser pour tenter de mettre un terme à une guerre illégale ou pour attirer l’attention sur des risques de catastrophe écologique que la plupart de nos gouvernants mondiaux semblent ignorer, alors nous pouvons à coup sûr organiser d’énormes manifestations planétaires réclamant l’application de l’Article 25 et exigeant une réponse à la question : « Et les autres ? »

Peut-être devrions-nous prendre le temps de réfléchir et nous demander pourquoi la question du climat a pris une telle importance dans nos foyers, alors que le fait qu’environ dix-sept millions de gens meurent chaque année de causes liées à la pauvreté ne nous perturbe pas particulièrement dans notre vie quotidienne. Est-il plus important pour nous de respirer un air non pollué demain que pour le démuni de manger un morceau de pain aujourd’hui – sans compter que la faim était déjà une réalité de tous les jours bien avant la création de Greenpeace ? Il nous reste peut-être quinze ou vingt ans pour empêcher la survenue d’un changement de climat catastrophique, mais combien d’années voire combien de jours reste-t-il à l’enfant en détresse qui dépérit lentement de malnutrition ? Telles sont les questions que l’auteur de ces lignes se pose dans un esprit de révolte : il n’a jamais compris les réponses, et ne les comprendra jamais. La honte de la pauvreté existe depuis bien plus longtemps que notre problème actuel de pollution, mais, pour une raison étrange, l’écologie est la seule à faire entendre sa voix dans les manifestations publiques de par le monde. Comme si l’environnement avait droit à un billet de première classe dans l’activisme mondial, alors que les pauvres n’ont même pas la moitié d’un strapontin. D’ailleurs les plus déshérités, eux, ne parlent guère de leur détresse, conditionnés qu’ils sont – comme toujours – à accepter leur sort ou à mourir en silence dans la pauvreté la plus abjecte.

Tout cela ne manquera pas de nous poser des questions préoccupantes dans notre hypothèse que les nations riches pourraient réussir à ramener leur environnement local à un état d’équilibre, alors que, parallèlement, le désastre climatique continue de s’aggraver en Afrique, en Asie et dans d’autres régions à haut niveau de pauvreté. Car dans ce cas, penserions-nous aux autres et contraindrions-nous nos gouvernements à leur porter assistance, ou persisterions-nous dans notre mode de vie autocentré, indifférent et autosatisfait qui est la norme aujourd’hui ? Le fait est que dans nos problèmes environnementaux, nous nous préoccupons essentiellement de nous-mêmes, de notre vie et de l’avenir de nos enfants, sans beaucoup nous soucier de celui qui attend les enfants démunis des contrées lointaines. Nous donnons à nos enfants une éducation qui leur apprend à respecter l’environnement, à recycler le plastique et les boîtes de conserve en les jetant dans une poubelle verte, mais nous ne leur avons jamais appris à penser aux millions d’autres enfants qui vivent dans l’extrême pauvreté au-delà des mers et n’ont même pas la chance de recevoir un repas correct par jour. Et dans le même temps, pour chaque bouteille qu’un enfant recycle chez lui dans un pays riche, il y a peut-être deux enfants qui meurent de causes liées à la pauvreté quelque part dans le monde.

Bien sûr, il est sans aucun doute crucial et estimable d’éveiller les consciences aux questions écologiques, car la planète est dans un état avancé de délabrement et l’humanité vient à peine de commencer à s’en préoccuper valablement. Mais peut-être devrions-nous prendre le temps de réfléchir et nous demander : si je me soucie davantage du changement climatique que de la faim dans le monde, est-ce parce que je suis sous l’influence d’autres défenseurs d’une cause à la mode ? En vérité, combien de fois ai-je recyclé mes ordures ménagères ces derniers jours, et, pendant la même période, combien de fois ai-je accordé une pensée aux centaines de milliers d’individus qui meurent inutilement du fait de la pauvreté ? Si vous aviez parlé du problème de l’environnement à ces pauvres malheureux avant leur mort, vous pouvez être sûr qu’ils vous auraient répondu : « Peu m’importe l’état des forêts et les émissions de CO2, tout ce que je veux, c’est de quoi manger, de l’eau potable, un air respirable, des soins médicaux, un gagne-pain durable et un logement décent. »

Ne nous trompons pas : c’est une très bonne chose que d’éduquer les gens en les sensibilisant à l’urgence environnementale, mais nous devons également nous poser des questions sur ce qu’est l’éducation dans notre monde divisé, angoissé et moralement condamnable. Quels espoirs d’une vie meilleure pouvons-nous nourrir quand la commercialisation se taille la part du lion dans le programme de tous les partis traditionnels, quand l’injustice de l’économie mondiale provoque le désespoir d’innombrables familles démunies, quand les tensions internationales déclenchent de véritables épidémies d’anxiété et de dépression, et quand, chaque jour, des milliers d’individus meurent sans que l’opinion publique s’en émeuve ? Pourquoi tenons-nous tant à restaurer l’environnement, si le monde maintient le cap sur pareille iniquité ? Nous sommes submergés sous un raz-de-marée de données dès qu’il est question de changement climatique et d’émissions de gaz à effet de serre dans les nations riches, mais ne disposons d’aucun chiffre fiable quant au nombre de personnes qui souffrent de la faim dans le silence de la pauvreté la plus extrême. Cela n’est peut-être pas surprenant, à en juger par l’abondance des débats publics civilisés et bien-pensants qui se tiennent sur l’environnement, alors que pratiquement rien ne se dit dans les conversations mondaines sur la tragédie de ceux qui continuent de mourir de faim dans les régions les plus reculées de la planète.

Malgré le chaos climatique et la tourmente financière actuels, il reste malgré tout possible aux nations d’unir leurs efforts pour nourrir les affamés, soigner les malades, s’occuper des déshérités et en même temps empêcher le changement climatique de s’emballer et restaurer l’environnement. Cela a toujours été possible, depuis le jour où ces problèmes ont commencé à se poser. Cependant, la seule manière dont les gouvernements peuvent atteindre cet objectif sans équivalent aujourd’hui, c’est en faisant élire les hommes politiques adéquats avec le soutien de tous les peuples du monde – car c’est là que se situe le cœur du problème, suite à notre apathie et à notre complaisance qui sont si profondément enracinées.

Quand on considère les problèmes du monde d’un point de vue holistique et spirituel, on peut dire que la crise climatique est le résultat des errements de l’intelligence humaine, qui s’est fourvoyée dans l’adoration du profit, de la richesse et du pouvoir, ce qui a conduit à une indifférence généralisée à l’égard des communs environnementaux. Mais chacun d’entre nous jouant un rôle dans cette réalité indésirable, nous sommes bien obligés de reconnaître que si nous sommes tombés dans le piège de l’effondrement écologique, c’est du fait de notre complicité partagée dans les causes de cette problématique majeure de notre époque. Le piège est que nous croyons qu’« il ne reste que peu de temps pour sauver la planète », alors que nous contribuons nous-mêmes aux processus qui ne cessent d’aggraver l’autodestruction du monde naturel. Du fait de notre mode d’éducation défaillant et du manque de connaissance de soi qui s’ensuit, nous ne nous connaissons pas nous-mêmes et ne connaissons pas le but de notre vie. C’est pourquoi nous nous laissons si facilement entraîner par notre aspiration à un bonheur aveugle et égocentrique, dans l'identification totale à la matérialité qui est la nôtre. Et les forces de la commercialisation excellent tout particulièrement à exploiter notre ignorance et notre conformisme en nous incitant à gagner de l’argent par tous les moyens possibles, comme cela apparaît de la façon la plus obscène dans la rage de surconsommation de Noël ou la frénésie des soldes du Black Friday. Notre besoin compulsif de sécurité et de bonheur nous fait tous succomber au conditionnement de notre société qui nous pousse à devenir « quelqu’un », à être toujours meilleur que les autres, quand il ne nous incite pas à aspirer à vivre dans le luxe, avec d’immenses maisons, des habitudes de consommation délirantes et des vacances non moins extravagantes.

Comment ne pas voir que cela se traduit au niveau global par des millions de contrats commerciaux dans une course effrénée aux profits de par le monde, couplée avec des politiques étrangères fondées sur une compétition agressive pour l’acquisition de ressources mondiales limitées – le tout exerçant un impact permanent et dévastateur sur l’environnement ? Avec le conditionnement qu’ils reçoivent à l’école, les individus aspirent au succès, à devenir quelqu’un, ce qui génère des comportements motivés par l’intérêt personnel, ainsi qu’une certaine indifférence vis à vis d’autrui qui se reflète au niveau national comme au niveau international. Et tous ces égoïsmes cumulés, qui font le bonheur des multinationales, mènent à une surconsommation de masse et à la dégradation de notre environnement naturel.

En dernière analyse, ce ne sont ni les gouvernements ni les grandes entreprises qui poussent à la déforestation mondiale, à l’extraction des métaux rares, aux forages pétroliers incessants, et ainsi de suite. Plus exactement, ce sont les citoyens qui, au sein de chaque nation, ont été conditionnés à désirer le mode de vie à haute consommation qui suscite cette destruction devenue du coup indispensable, quels qu’en soient par ailleurs les effets sur les populations des autres nations où la destruction a lieu. Comme nous l’avons souligné ailleurs, le concept matérialiste autocentré du Rêve américain, qui a aujourd’hui gagné presque tous les pays de la planète, représente une forme de conditionnement social qui n’est pas synonyme seulement de commercialisation, mais aussi de saccage de l’environnement.[10] Devant la poursuite de ce chaos complexe dont nous sommes responsables à des degrés divers, la question de la culpabilité de l’homme dans le réchauffement climatique est une diversion à laquelle nous pouvons répondre : qu’est-ce que cela peut faire, de toute façon ?

En réfléchissant à la manière dont chacun participe à l’aggravation de la crise climatique actuelle, nous pouvons nous rendre compte que le problème a pour origine une cause plus profonde , qui est la façon dont nous vivons ensemble et interagissons au sein de la société. Car nous sommes nés dans un monde où les gens ne connaissent pas la joie, où ils sont lourdement conditionnés et passifs, où, dans leurs relations, ils sont séparés les uns des autres – toutes choses qui génèrent un profond déséquilibre dans l’environnement et l’atmosphère. C’est pourquoi le désir si répandu de devenir riche et célèbre au beau milieu de la pauvreté et de la détresse est lui aussi une cause des perturbations que l’on constate au sein même des éléments de la nature. Pour ésotérique que soit cette conception, il nous faut absolument en prendre conscience si nous voulons comprendre pourquoi nous ne pourrons jamais réparer les écosystèmes de la planète tant que nous n’aurons pas résolu nos problèmes sociaux sous tous leurs aspects. En d’autres termes, ce n’est pas seulement ce que l’homme fait qui se répercute sur l’environnement, mais aussi ce qu’il pense et sent, car il existe une relation complexe entre la pensée humaine et le monde naturel.

Si, quand on entre dans la chambre d’une personne déprimée ou d’un drogué, on se sent affecté négativement d’un point de vue émotionnel ou subtil, pourquoi la somme des pensées et des émotions négatives de la population de la planète ne pourrait-elle pas avoir un effet délétère sur la nature et le climat mondial ? Et quelle est la teneur dominante des pensées humaines aujourd’hui ? Qu’y trouve-t-on sinon l’adoration du profit, du pouvoir et de la richesse, toujours assortie d’une indifférence endémique au bien-être des autres ? L’avidité en soi est un déséquilibre, et si nous transposons au niveau collectif la totalité de l’avarice, de l’égoïsme et de l’indifférence qui s’exprime au niveau individuel, alors nous pouvons nous faire une idée de l’effet de tout cela sur la vie qui nous entoure, y compris le climat, le niveau des mers ainsi que le comportement des plantes et des animaux.

Ce ne sont donc pas les seules activités matérielles des multinationales qui engendrent la destruction de l’environnement, mais aussi les pensées et les intentions mêmes de plusieurs millions de cadres commerciaux et de directeurs d’entreprises dans leur lobbying auprès des politiques et leurs pernicieuses négociations de contrats. De la même manière, un gouvernement puissant qui vend des armes à d’autres nations n’est pas seulement coupable de perpétuer la guerre et de semer la mort dans des régions éloignées, mais aussi de susciter la peur et la dépression dans la conscience des gens partout dans le monde – ce qui se traduit en fin de parcours par des perturbations dans l’atmosphère et les écosystèmes. Même les murs d’apartheid érigés autour de la Cisjordanie et de Gaza ont un effet terriblement négatif sur les éléments de la nature, car ils multiplient la dépression, l’angoisse et la haine qui sévissent dans notre monde divisé. S’il existe un plan d’évolution divin pour l’humanité, alors ce mur constitue son opposé polaire, et il doit être considéré comme le monument le plus abominable qui ait été construit à la fin du vingtième siècle. L’homme est la Vie, et chaque atome de l’univers est inextricablement relié à tous les autres. Ce postulat de base a des implications d’une immense portée pour les structures sociétales et les relations humaines, une fois qu’on l’a pleinement appréhendé et qu’on en a accepté le bien-fondé.

A ce jour, nous sommes donc tous, d’une façon ou d’une autre, coupables de la perpétuation de nos deux crises sociale et environnementale, et, devant les liens qui unissent ces deux problématiques, nous ne sommes unis que par notre ignorance ou notre indifférence. De même que la somme des conglomérats transnationaux est indifférente aux destructions qu’elle provoque dans la nature, de même nous sommes collectivement indifférents aux millions d’individus qui sont mis en danger de mort suite à la faim et aux conséquences de la misère. Si, dans la réalité, les grandes multinationales haïssent la nature par seul souci du profit, nous haïssons quant à nous nos frères et sœurs les plus pauvres par seul souci de notre bonheur et de notre confort individuels. Nous sommes donc tous à égalité en matière d’égoïsme, d’aveuglement, d’arrogance, d’ignorance et d’indifférence. Nous avons même si longtemps refusé de voir le problème de la faim et de la pauvreté créées de toutes pièces par l’homme, que cette même pauvreté est en train de nous revenir en boomerang sous forme de bouleversements sociaux et de désastres écologiques – pour la simple raison que tous les événements qui se produisent sur Terre sont spirituellement interconnectés.

Avez-vous remarqué combien le climat s’est soudain détérioré ces dernières décennies, depuis que la commercialisation est entrée dans nos veines et que l’humanité s’est mise à consommer les ressources encore plus férocement qu’auparavant ? Avez-vous remarqué combien chaque jour les rues s’encombrent davantage, combien le nombre de pauvres et de sans-abris augmente rapidement, combien nous sommes de plus en plus désorientés et épuisés devant la souffrance, les chagrins et la décadence morale de notre monde ? Et avez-vous remarqué la façon dont ce système dysfonctionnel que nous alimentons tous sécrète aujourd’hui un mécanisme pervers qui s’autoreproduit à l’infini et nous maintient prisonniers de ses rouages clivants même quand nous voulons lui échapper ? Alors, sachez que le changement climatique est le reflet du désordre qui éclate au grand jour dans notre société dysfonctionnelle d’aujourd’hui, et qui provient de tous les chagrins, injustices, avidités, inégalités, et, par-dessus tout de l’indifférence, qui est endémique sur cette planète. Inversez tout cela, et vous retrouverez un environnement en bonne santé jusqu’à la fin de vos jours et au-delà. Car être indifférent à la faim et à la pauvreté, c’est renoncer à ces moments de liberté divine où vous contemplez un ciel d’un bleu profond dans le silence intérieur le plus total, où l’année déroule fièrement ses quatre saisons, et où la mer, dans son amour infini, ne dit jamais non aux fleuves de la Terre qui veulent se fondre en elle.


***
 

Une fois que nous avons saisi que les cause premières de la crise environnementale ont leurs racines dans notre conscience et nos relations les uns avec les autres, nous pouvons simplement conclure que la totalité des problèmes de l’humanité provient d’une absence de vision et d’amour. Ce ne sont pas seulement les gouvernements qui n’écoutent pas leurs peuples : c’est nous qui n’écoutons pas la voix de notre cœur. C’est cela, la pollution la plus grave qui menace l’avenir du monde bien plus que les émissions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère – car c’est une pollution du cœur qui non seulement nous aveugle, mais nous fait aussi perdre tout bon sens et tout jugement. Nous savons que les élites nanties ont toujours considéré les pauvres comme une sorte de pollution sociale dont on ne peut venir à bout que par l’éradication des pauvres eux-mêmes, et non par l’éradication des conditions qui génèrent leur dénuement. Mais nous tournons nous aussi le dos à notre cœur quand nous continuons d’accepter une situation dans laquelle des millions d’individus meurent de pauvreté non seulement inutilement, mais de surcroît pour des raisons imputables à l’homme dans un monde d’abondance.

Avons-nous la moindre empathie pour la psychologie de quelqu’un qui vit pendant des années dans la pauvreté la plus abjecte ? Quand on est pauvre et que l’on a beaucoup d’enfants sans avoir les moyens de s’en occuper dignement, tout en sachant que beaucoup d’entre eux mourront avant même d’avoir commencé à vivre, cela veut déjà dire que l’on a été laissé de côté par sa communauté, oublié par la société et, en vérité, abandonné par l’humanité elle-même. Dans l’esprit de l’homme ou de la femme privé de tout, il y a comme un vide sans fond, accompagné d’un terrible sentiment de solitude que seuls connaissent les pauvres sans espoir – ceux qui se sentent de trop, indignes d’exister et abandonnés de Dieu. Tel est l’effet maléfique de l’indifférence des hommes devant la souffrance des plus démunis, parce que quand vous n’avez pas le moindre espoir, quand vous vivez dans la misère et le dénuement absolus, vous avez l’impression d’avoir perdu votre âme. La vie n’a pour vous aucun sens. Vous ne ressentez rien, ni amour, ni haine, à l’égard de vous-même. Et la seule émotion qui vous étreint, c’est celle de votre cœur appelant à l’aide – une aide qui jamais n’arrive.

Telle est la réalité psychologique quotidienne de millions d’individus, dans les villages les plus pauvres et les taudis urbains de nombreuses régions sous-développées de la planète. Nous sommes peut-être généreux et charitables, pleins de bienveillance et d’intentions vertueuses, mais si nous n’avons jamais connu ce degré de pauvreté, alors nous n’avons pas la moindre idée de ce que c’est que de n’avoir rien à manger pour les deux semaines à venir, quand on n’a pas le moindre espoir de revenu ou d’aide du gouvernement. Les conséquences de notre autosatisfaction et de notre indifférence collectives sont bien plus graves que nous ne l’imaginons, et nous sommes encore loin d’en avoir saisi les implications dans notre comportement culturel et nos conventions. Tourner le dos aux démunis qui meurent inutilement de faim, c’est en réalité refuser de reconnaître le caractère inviolable du dessein divin de leur âme, et les déposséder du droit tout aussi divin qui est le leur d’évoluer spirituellement – ce qui constitue, de tous nos crimes, le plus grand que nous puissions commettre, comme l’auteur de ces lignes n’a cessé de le répéter auparavant.

Prenez le temps de méditer sur ce que vous venez de lire, puis, réfléchissez au contenu de l’Article 25 afin d’imaginer ce que, chacun à votre niveau, vous pourriez faire dans vos discussions, manifestations, communications etc. Chaque individu, quels que soient son histoire et sa situation, a un rôle à jouer dans ce vaste mouvement de civilisation pour redresser l’injustice millénaire de la faim et de la pauvreté, que ce soit sur le plan économique, politique, social, artistique ou même scientifique. Ce qui doit primer dans nos pensées et notre action militante n’est pas seulement la question écologique telle qu’elle nous impacte dans notre sphère individuelle, mais également la conscience que nous avons de l’interconnexion entre l’environnement mondial et la crise de la pauvreté, car c’est elle qui nous amènera à la certitude que le partage des ressources mondiales est la solution aux problèmes de l’humanité à tous les niveaux.

Descendre dans la rue et manifester pour que le gouvernement prenne à bras le corps le changement climatique, ce n’est pas du tout la même chose que d’exiger que les pauvres de la planète soient nourris et protégés, car cette dernière revendication est la marque d’un début de transformation de conscience de notre part sur la base d’une compassion à l’égard des moins favorisés que nous. C’est, par une préoccupation empathique venue du cœur, nous poser la question « Et les autres ? » tout en oubliant l'espace d’un instant notre vie personnelle avec ses soucis autocentrés. C’est sentir la relation holistique qui lie tous les problèmes mondiaux les uns avec les autres, et qui nous fait comprendre que, dans l’idéal, nous devrions participer à toutes les manifestations pour la justice sociale ou climatique qui ont lieu dans notre sphère. En dernière analyse, c’est savoir que l’humanité est Une et que la justice en soi ne se divise pas, et par là même reconnaître que la faim, c’est l’injustice, parce qu’elle affecte le monde dans sa totalité, jusque dans le chaos climatique et la souffrance critique de notre planète.

Comprendre l’interconnexion des problèmes mondiaux signifie également que nous reconnaissons la responsabilité qui est la nôtre de parler et d’agir en tant qu’ambassadeur de l’humanité, en supposant que nous sommes déjà dotés de bonne volonté, d’un solide bon sens et d’une conscience croissante des justes relations humaines. Il n’y a que nos cœurs qui puissent vraiment expliquer l’importance de ces mots insuffisants, car notre intelligence humaine pervertie en a obscurci le sens pendant des millénaires. Il ne suffit pas d’apprendre à nos enfants combien il est important de recycler les déchets ménagers pour protéger l’environnement, par exemple, si nous ne leur apprenons pas en même temps combien il est important de recycler la vie humaine par le partage économique mondial et la coopération internationale. Faute de quoi, nous limitons la portée de leur conscience au conteneur de déchets, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec la sauvegarde de la planète, sauf si nous leur expliquons en parallèle comment nos problèmes environnementaux ont commencé à apparaître, comme si le conteneur en question était une boîte de Pandore reliée à tous les autres problèmes globaux. Cela signifie aussi que les parents doivent eux-mêmes apprendre ce que la commercialisation fait subir à l’environnement et ce que leur gouvernement fait au monde, ce qui leur permettra de donner l’exemple à leurs enfants pour qu’ils deviennent à leur tour ambassadeurs de l’humanité.

C’est pourquoi, au cœur de nos programmes scolaires d’aujourd’hui devrait être inscrite en lettres d’or la satisfaction des besoins de base de tous les individus dans tous les pays – ce qui ne se limite pas aux droits universels à la nourriture, aux soins médicaux, à un logement et à la sécurité sociale. Loin de restreindre la portée des quelques phrases contenues dans l’Article 25, nous devons au contraire laisser notre intuition lire entre les lignes. En effet, exiger la mise en œuvre de l’Article 25 au moyen de manifestations incessantes, c’est manifester une conscience nouvelle de notre responsabilité morale qui nous fait affirmer que le monde est Un. Ce qui se passe dans les manifestations mondiales pour l’environnement est en fait symbolique de la reconnaissance émergente que l’humanité est Une. C’est l’éveil d’une conscience mondiale et le rejet prochain de notre passé de divisions. A cet égard, le changement climatique joue un rôle fondamental parce qu’il rassemble les peuples du monde autour d’une cause planétaire partagée, qui, à terme, nous fera prendre conscience de notre unité et de notre interdépendance spirituelles. Mais le fait qu’il n’y ait aucune manifestation mondiale contre la faim et la pauvreté extrême dans le monde montre aussi que nous continuons d’aller dans la mauvaise direction. Il nous reste encore à comprendre en masse en quoi le partage des ressources mondiales est la seule voie qui mène à l’inversion de la destruction environnementale, à l’instauration d’un mode de vie plus simple et à la mise en place d’une économie durable fondée sur le bien commun de tous les hommes.

 


Chapitre IV: Engager le cœur

 

Nous avons maintenant examiné quelques-unes des raisons clés pour lesquelles la mise en œuvre de l’Article 25 est d’une importance cruciale pour les années décisives qui vont suivre, et pour lesquelles la responsabilité de la transformation du monde repose sur l’engagement des citoyens ordinaires parlant d’une seule voix. Etant donné la gravité des crises auxquelles nous devons faire face aujourd’hui – inégalités, environnement, sécurité –, il serait naïf ou stupide de croire que nos gouvernements vont du jour au lendemain prendre conscience de la réalité et engager progressivement le monde sur une voie de plus grande stabilité. Malgré des dettes nationales abyssales et des inégalités de revenus vertigineuses, nous continuons d’injecter des milliards de dollars dans les guerres les plus insensées et les stratégies géopolitiques les plus dévastatrices, pendant que nos chefs d’Etats et de gouvernements continuent tranquillement de privatiser à l’envi tout ce qui reste des biens et des services publics appartenant à tous.

Même après la crise financière mondiale qui a nécessité le renflouement par les fonds publics des institutions bancaires privées qui avaient mis l’économie globale à genoux, la nécessité de la solidarité internationale n’a toujours pas été comprise pour ce qui concerne nos objectifs communs de restauration sociale et planétaire. Toutes les nations se sont mutuellement tourné le dos sans vraiment se soucier de la souffrance de la Terre, au lieu de s’entraider et de travailler ensemble dans un authentique esprit de coopération et de partage économique. On peut faire une analogie avec la façon dont le gouvernement israélien traite le peuple palestinien, et comparer l’oppression qu’il exerce sur ses voisins à l’asservissement infligé au reste du monde par les pays puissants au travers de leurs politiques étrangères brutales et de la tyrannie des multinationales assoiffées de profit. Que faut-il donc pour éveiller tous ces hommes aux souffrances qu’ils infligent aux peuples vulnérables et aux nations moins développées, et quand apprendront-ils à traiter leurs frères défavorisés avec décence, générosité et affection ?

Hélas, nous nous faisons des illusions si nous croyons que les groupes d’intérêts arrêteront d’un seul coup leur lobbying et cesseront d’accaparer les ressources du monde à leur seul profit, de même que c’est faire preuve de crédulité que d’imaginer que le gouvernement israélien mettra fin à son interminable agression sous l’appellation fallacieuse de « processus de paix ». Il n’existe que deux possibilités pour que cesse cette impasse qui perdure et s’aggrave chaque jour dans les affaires mondiales : soit un appel plein de bonnes intentions mais purement passif à l’intervention divine, ou un éveil concerté des gens ordinaires qui font front commun et se dressent par millions pour lancer : ÇA SUFFIT ET PLUS JAMAIS ÇA !

Une fois la première possibilité écartée, il faut que certaines conditions préalables soient remplies si nous voulons que la voix unie des peuples gagne suffisamment en puissance et en importance pour peser sur les décisions gouvernementales et modifier l’orientation désastreuse prise par le monde à l’heure actuelle. D’abord et avant tout, répétons qu’il est indispensable que des millions de personnes manifestent en permanence et de façon retentissante dans les rues du monde entier pour exiger le respect des droits humains énoncés dans l’Article 25, et que leur présence doit s’exercer jour et nuit sans relâche ad infinitum. Quand votre corps physique est gravement atteint, vous n’allez pas à l’hôpital pour une seule journée, mais pour une longue période, jusqu’à ce que la guérison ait fait son œuvre. De la même manière, le corps de l’humanité est en si mauvais état que le seul traitement possible est que des foules innombrables de personnes de bonne volonté descendent en masse dans la rue et manifestent pacifiquement pour un changement radical des priorités gouvernementales comme si l’avenir du monde en dépendait – ce qui est en fait littéralement le cas. Le jour où les citoyens ordinaires embrasseront la même cause dans tous les pays et sur tous les continents, alors peut-être pourrons-nous envisager de voir des millions de personnes parler d’une seule voix dans toutes les capitales du monde, jour après jour, semaine après semaine, dans des manifestations sans cesse renouvelées.

A cet égard, nous devons admirer les divers mouvements Occupy, qui camperaient encore sur nos places si la police ne les en avait pas expulsés par la force, ce qui ne fut possible que parce que ces militants déterminés ne représentaient qu’un faible pourcentage de la population nationale. C’est pourquoi ce fut un jeu d’enfant pour les autorités de réduire à néant leurs espoirs et leurs aspirations, faisant d’eux un groupe isolé d’individus frustrés qui tentaient vaillamment de faire à eux seuls le travail de l’ensemble de leurs concitoyens. Mais que fera le gouvernement le jour où une majorité considérable de la population du pays rejoindra les manifestations incessantes qui continuent de réclamer la mise en œuvre de l’Article 25, en se rassemblant et se renouvelant sans relâche de telle manière que la police sera dans l'incapacité de les réprimer et de les contenir ?

Il est évident que les politiciens en place, les forces de police et les élites nanties suivent avec attention les nouveaux mouvements de contestation lors de chacune de leurs manifestations, et qu’ils continuent de se rassurer en se disant : « Ils vont sûrement se calmer. Ils finiront par rentrer chez eux comme la dernière fois, et les affaires reprendront leur cours normal comme avant. » Il nous faut donc atteindre le stade où les gens ordinaires de tous horizons se joignent à ce regain de protestation non violente – y compris les familles qui n’ont jamais manifesté de leur vie, les lycéens et les fonctionnaires – de sorte que les policiers eux-mêmes s’adressent au gouvernement et lui disent : « Nous ne sommes plus de votre côté, nous sommes avec le peuple. »

Disons clairement dès maintenant ce qu’il nous faut exiger de nos gouvernements : à savoir, bien plus qu’une augmentation du salaire minimum et de l’aide aux pays en développement. La lutte incessante pour l’obtention d'un salaire « minimum » dérisoire ne reflète que trop bien la longue et sombre histoire de l’exploitation humaine, du vol pratiqué par les multinationales et de l’indifférence du public ; elle n’a pas grand-chose à voir avec l’Article 25 qui, à terme, devra se traduire par une législation infiniment plus englobante garantissant le droit de chacun à un niveau de vie décent et équitable. Dans nos sociétés d’aujourd’hui, comment pouvons-nous vivre et nous mouvoir au milieu de tant de richesses aussi inégalement réparties, et ne revendiquer que le strict minimum pour la majorité qui tire le diable par la queue ?

Si, comme conseillé, nous pouvons lire entre les lignes, alors l’Article 25 signe vraiment la fin des anciennes pratiques marquées au sceau de l’égoïsme, de l’avidité et du vol, et le début d’une nouvelle manière de vivre fondée sur la bonne volonté, le partage, la justice – et donc sur de justes relations humaines. Cela signifie qu’aucun dirigeant élu ne pourra rester en place s’il ne respecte pas la volonté exprimée par le peuple de mettre un terme à toute forme de pauvreté aux plans national et mondial, et ce, non en fonction d’une quelconque idéologie, mais par souci de dignité et de morale. Comme nous l’avons brièvement exposé jusqu’ici, une fois que les droits humains de l’Article 25 seront fermement garantis par tous les gouvernements, cela constituera un antidote à l’emprise sans cesse croissante de la commercialisation, au pillage et à la destruction effrénés des multinationales et à la folie des politiques étrangères agressives et hégémoniques. Pour personnifier ces forces matérialistes de la commercialisation, nous pourrions les représenter sous la forme d’individus se grattant la tête au beau milieu d’un raz de marée de manifestants réclamant la mise en œuvre de l’Article 25 partout dans le monde, et qui se disent tout bas à l’oreille : « Nous avons un problème sérieux, cette fois-ci. »

C’est pourquoi exiger l’application de l’Article 25 en tant que priorité absolue des masses populaires est la voie de moindre résistance : cela aurait sans doute de nombreuses répercussions positives qui mèneraient à un nouveau contrat social impossible à envisager aujourd’hui. Les exigences de base qui y sont exprimées pour chaque individu reprennent les revendications de la totalité des militants progressistes de l’histoire, jusques et y compris la justice environnementale dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Nous n’avons plus le temps de dresser une longue liste de revendications radicales qui ne déclencheraient qu’une série de révolutions si elles étaient mises en œuvre dans le contexte explosif de nos sociétés polarisées. Bien des jeunes activistes d’aujourd’hui compliquent les choses avec leurs manifestes prônant une transformation politique et économique, et donnant l’impression qu’on pourrait presque considérer qu’ils cherchent à singer ce que nous appelons « le système » en tentant d’en reproduire les inextricables procédures, au lieu d’en affaiblir la puissance en rejoignant les millions d’autres individus qui manifestent en permanence dans le monde entier. N’oublions pas que le système est aussi ancien que toxique dans sa complexité clivante, qu’il l’était déjà bien avant notre naissance, et que donc toute tentative de négociation avec ses représentants selon leurs propres règles se révélerait vaine et vouée à un échec perpétuel. De même que le politicien bien intentionné qui tente de réformer le gouvernement de l’intérieur risque de se réformer de l’intérieur lui-même, de même l’activiste isolé qui essaie de transformer le système finira par se rendre compte que c’est le système qui l’a changé.

Nous emprunterons donc la voie de moindre résistance pour exiger solidairement la mise en œuvre de l’Article 25, tout en sachant que c’est la voie la plus sûre pour inciter nos gouvernements à redistribuer les ressources et restructurer l’économie mondiale. Chacun a toute latitude pour exprimer cette exigence avec la créativité qui lui est propre, car nous savons bien qu’elle porte en elle toutes les réponses dont nous avons besoin. Ensuite, nous nous apercevrons peut-être que de nombreuses revendications d’activistes mondiaux trouvent déjà leur réponse dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et ce, également dans des pays riches où l’appel au partage commence à se faire entendre. Il suffit à cet égard d’observer les divers mouvements en faveur d’un logement social abordable, du contrôle par les citoyens de la gestion des transports, de l’eau, du gaz et de l’électricité, de l’accès gratuit aux soins médicaux et à l’université, et, plus généralement, d’une société rendue plus équitable et plus redistributive par le recours à une fiscalité juste. Il ne fait aucun doute que le principe de partage doit être institutionnalisé au sein de chaque nation selon ces principes initiaux, et il va de soi que les citoyens engagés participent au suivi de ces dossiers dans leurs sociétés respectives. Mais il nous faut également ne pas perdre de vue que nos problèmes sont par nature identiques à ceux des autres nations, car c’est cette certitude qui nous unira et fera de nous une force internationale aussi implacable que pacifique.

Cette nouvelle conscience mondiale est en fait l’essence d’une stratégie populaire pour l’exigence de la mise en œuvre de l’Article 25, qui ne doit pas se développer dans un seul pays, mais dans de nombreux pays en même temps et en permanence. Comme nous l’avons déjà souligné à propos de la croissance économique et de la prospérité sociale, nous en sommes arrivés à un stade où un travail de groupe planétaire est indispensable pour résoudre les problèmes de l’humanité qui, manifestement, sont d’une portée internationale et ne peuvent plus être traités du seul point de vue national ou unilatéral. C’est pourquoi la responsabilité qui incombe aux citoyens engagés est d’abord de lire entre les lignes de l’Article 25 pour se pénétrer de sa substance, puis, forts de cette prise de conscience, de lancer une mobilisation au niveau national, avec l’intention expresse d’inviter les autres nations à rejoindre le mouvement.

Sans perdre de vue le fait que notre objectif global est que l’Article 25 soit instauré en tant que loi fondamentale au sein de chaque pays, cela signifie que l’ONU doit être officiellement chargée de veiller à ce que tous les gouvernements du monde fassent respecter ces lois, quelles que soient les constitutions dans lesquelles elles sont enchâssées. Nous avons souligné que, dans le plupart des pays, c’est la situation exactement inverse qui prévaut à l’heure actuelle, et que les gouvernements continuent de pousser toujours plus avant leurs politiques délétères de détricotage des systèmes de protection sociale et de remise en cause des droits fondamentaux de la population. Mais si l’Article 25 était institué dans la durée comme loi fondamentale dans tous les pays, alors il se pourrait que la police soit amenée à arrêter les politiciens plutôt qu’à réprimer les manifestations pacifiques des gens ordinaires, dont la plupart luttent pour défendre les droits de l’homme fondamentaux qui auraient dû de tout temps être protégés par les Nations Unies.

Dans cette optique de transformation du monde, il apparaît que la bonne stratégie n’est pas de faire appel à nos seuls gouvernements qui, nous le savons, rechignent souvent à sauvegarder les droits sociaux de tous leurs citoyens. En parallèle, nous devons en appeler aux Nations Unies pour qu’elles représentent vraiment la population du monde, appel qui doit être lancé au niveau international, si nous voulons qu’il ait un effet durable. Après tout quand un gouvernement est agressé par un autre pays, il a la possibilité de soumettre son cas à la Cour de Justice Internationale. Mais à quelle instance de ce type les familles et les individus les plus pauvres de la planète peuvent-ils s’adresser ? Comme on pouvait s’y attendre, il n’existe aucun organisme de recours devant lequel ils peuvent protester de l’injustice de leur pauvreté, même lorsque les gouvernements renflouent des institutions bancaires richissimes suite à un effondrement de l’économie mondiale.

Nous avons donc besoin de Nations Unies qui représentent le cœur et l’esprit des peuples du monde, et qui donnent une priorité absolue aux besoins des déshérités qui meurent dans le silence le plus total. Même nous, qui avons la chance de voir nos droits fondamentaux respectés, devant quelles instances porterons-nous nos doléances quand nos gouvernements s’en prendront aux institutions publiques et aux services sociaux qui nous sont si chers, sans se soucier des droits civiques, sociaux et de la liberté dont nous jouissons depuis si longtemps ? Nous avons beau être farouchement opposés aux accords de libre échange et aux privatisations qui commercialisent chaque jour davantage tous les aspects de notre vie, par exemple, mais comment nous y prendrons-nous pour créer un monde meilleur, si nos gouvernements se mettent au service des multinationales au lieu de donner la priorité à nos préoccupations les plus fondamentales ?

Il y a une autre raison pour laquelle il nous faut travailler avec un article de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, c’est que cet objectif idéal commun à toutes les nations ne sera atteint que si les peuples du monde en exigent l’application par des mobilisations populaires gigantesques et permanentes, à la suite desquelles un dirigeant politique finira peut-être par écouter ses électeurs et agir en conséquence. Comme il est peu vraisemblable qu’il s’agisse d’un chef d’Etat ou de gouvernement actuel, il nous faudra considérer les Nations Unies comme le vrai président de toute l’humanité et comme notre espoir essentiel pour tirer d’affaire les pauvres du monde. Quand un conflit fait rage dans une région du monde et qu’aucune solution immédiate ne semble se dégager, alors les casques bleus des Nations Unies interviennent en qualité de force de paix pour contrôler la situation et chercher une issue au problème, si dérisoire que puisse sembler leur présence pour représenter la volonté manifeste de la communauté des nations. Imaginons maintenant que les Nations Unies se mettent à représenter la volonté manifeste de la totalité des citoyens du monde et se trouvent habilitées suite à un déferlement mondial de soutien populaire à agir, sur mandat des peuples, pour mettre en œuvre l’Article 25. Il ne fait aucun doute que les Nations Unies ne tarderont pas à envoyer des émissaires à Washington, Bruxelles, Moscou ainsi qu’à tous les autres gouvernements pour dire : « Nous avons assez attendu – il est temps de nourrir et de protéger ceux qui ont faim et qui sont démunis dans le monde. »

La jeunesse ne tardera pas à s’apercevoir que l’adoption de ce mode d’action a un retentissement extraordinaire sur toute la planète, et qu’il obtient des résultats inimaginables dans une atmosphère sociale totalement inconnue à ce jour. Ce que nous voulons par-dessus tout, c’est donner un nouveau souffle aux Nations Unies, car si des millions de gens manifestent sans relâche jour et nuit, mois après mois, voire même année après année pour la formidable cause de l’application de l’Article 25, alors, nous assisterons peut-être à un renforcement considérable du pouvoir de l’Assemblée générale des Nations Unies et à un affaiblissement progressif du Conseil de sécurité. Comme nous l’avons souligné plus haut, une organisation des Nations Unies réformée et pleinement démocratique a un rôle majeur à jouer dans la supervision de la gestion d’une économie mondiale restructurée. Toutefois, la fonction qui lui a été assignée à cet égard – telle qu’elle est définie dans l’article 55 de sa Charte – ne peut être remplie tant qu’elle n’est pas affranchie des contraintes du veto du Conseil de sécurité, affranchie de l’influence des institutions de Bretton Woods qui sont sous la coupe des multinationales, et affranchie des limites de son financement par la création de sources de revenus bien plus importantes et plus fiables. Les Nations Unies ne sont la propriété d’aucun groupe d’influence politique ou financier américain, chinois, français, russe ou britannique – elles nous appartiennent à tous, conformément à l’objectif pour lequel elles ont été créées, qui est de « favoriser le progrès économique et social de tous les peuples ».

Tout en gardant cela à l’esprit, les jeunes Américains devraient se demander pourquoi ils ont manifesté à Wall Street pour défendre les droits des « 99% », au lieu de se rassembler devant le siège des Nations Unies pour exiger la mise en œuvre de l’Article 25. Proclamer « nous sommes les 99% » ne mène nulle part en fin de compte, alors que si nous préconisons l’application de l’Article 25, les pauvres nous entendront un jour et nous rejoindront – et c’est cela, la solution ! Imaginez-vous parlant d’Occupy Wall Street aux plus pauvres des pauvres dans des régions telles que l’Afrique sub-saharienne, la Chine rurale ou l’Inde : comment pensez-vous qu’ils vont réagir à vos préoccupations nationales ? Expliquez-leur comment fonctionne l’économie mondiale, et il y a toutes les chances pour qu’ils ne sachent pas de quoi vous parlez. Dites-leur ce que sont les CDS ou les assouplissements quantitatifs, et ils ne comprendront probablement pas un traitre mot. Dans les bidonvilles et les villages les plus déshérités, nombreux sont ceux qui n’ont même jamais entendu prononcer le mot « capitalisme ». En revanche, si vous leur lisez l’Article 25, vous pouvez être certains que leurs yeux pétilleront et qu’ils comprendront sur-le-champ, parce que vous leur parlerez de leur vie, en même temps que de la vôtre.

Ces questions de l’inégalité et de l’injustice ont toujours été le lot des pauvres, avant que les intellectuels ne s’en emparent pour les compliquer à loisir. Les problèmes complexes du monde sont aussi les problèmes des pauvres : allons-nous parler en leur nom, ou les inviter à parler pour eux-mêmes ? Les plus pauvres des pauvres ont l’habitude de vivre murés dans le silence – si précaire et injustifiée que soit leur situation – et ce à un point tel qu’ils meurent ignorés de tous dans la misère et la déchéance, comme nous l’avons souligné plus haut. Mais quand ils entendront l’appel au changement lancé par des millions de voix qui dénoncent l’absurdité insensée de leur pauvreté, alors ils prendront conscience de l’alternative comme s’ils la connaissaient déjà, car, pour ce qui les concerne, l’Article 25 aurait dû être mis en œuvre depuis bien longtemps.

Pour nous pénétrer de cela, il nous faut appréhender la réalité de la pauvreté intérieurement et psychologiquement, et non intellectuellement ou avec les yeux de l’autosatisfaction – ce qui signifie que nous devons être « avec » les pauvres sur les plans spirituel et émotionnel pour comprendre en quoi l’Article 25 est en soi une alternative. Quand des millions de gens ordinaires de bonne volonté exigeront l’éradication de la pauvreté par des manifestations mondiales incessantes, alors cette alternative prendra vie et résonnera pour la première fois. Les réformes politiques et économiques adéquates s’ensuivront à un rythme tel que nombre de tendances négatives commenceront à s’inverser – dont celle qui rendait les riches toujours plus riches en raison de la concentration toujours plus grande de l’argent et du pouvoir – et cela aura au moins le mérite de permettre à l’humanité de souffler, pour ainsi dire, quand les nations commenceront à coopérer en redistribuant les ressources fondamentales aux régions les plus déshérités de la planète.

L’humanité a toujours aspiré à la mise en œuvre de l’Article 25 dans le monde entier de diverses manières, comme par exemple au travers d’organisations non gouvernementales telles que la Croix Rouge ou Oxfam. Pour autant, ces efforts aussi décousus que charitables ne suffiront jamais, sauf si les masses du monde entier les soutiennent fermement, obligeant du même coup les gouvernements à utiliser leurs abondantes ressources et à remplir pleinement la mission qui leur est assignée. Donc, que les pauvres rejoignent le mouvement ! Que les autres nations s’y mettent ! Que le bon sens s’y mette aussi ! N’en avons-nous pas assez de nous indigner en vain et de participer à des manifestations ne réunissant que quelques milliers de personnes pour leur juste cause ? Donc brandissons tous ensemble l’Article 25 et exigeons-en l’application, et voyons ce qui ce passe, parce que si nous descendons dans la rue pour exiger que cesse la faim dans le monde ainsi que la pauvreté qui en est la cause, alors des millions de gens ne tarderont pas à nous rejoindre, quelle que soit leur nationalité et où qu’ils vivent sur la planète. Qui nous dit que les touristes en visite dans les capitales, ne jetteront pas leurs guides de voyage pour nous rejoindre, surtout si le grand jour est arrivé ? La pauvreté est la pauvreté, où que ce soit dans le monde, et l’injustice est l’injustice, quel que soit notre statut social ou notre lieu de naissance.

Parler des « 99% » dans les seules nations riches est une erreur de vocabulaire et une mauvaise stratégie, car cela peut signifier que l’injustice s’est occidentalisée et ne concerne pas le reste de l’humanité. L’immense majorité des gens les plus pauvres de la planète n’ont jamais entendu parler des mouvements Occupy qui ont déferlé dans de nombreux pays en 2011 et 2012, et même s’ils ont prêté une oreille favorable à ces diverses causes nationales, ce n’était pas leur combat. Mais se battre pour mettre fin à la pauvreté en soi est une mission planétaire dans laquelle chacun a un rôle à jouer, donc lançons un appel aux pauvres du monde en brandissant l’Article 25 et construisons ainsi une armée colossale. Ne nous contentons pas de parler du besoin de justice sociale dans notre propre pays, mais communiquons les uns avec les autres au niveau international en proclamant de toute urgence que les besoins de base de tous les hommes doivent être satisfaits sur-le-champ, ce qui, nous le savons, est parfaitement possible, car il y a plus qu’assez de ressources pour tout le monde.

A nous de faire preuve de créativité dans nos campagnes d’information en faisant une recherche, par exemple, sur des statistiques parlantes qui indiquent les quantités de produits alimentaires avariés ou en excédent dans chaque pays. Dans un autre registre, nous pourrions expliquer qu’il serait facile pour les gouvernements et la société civile de fournir inconditionnellement les produits et les services de première nécessité à chaque individu grâce à une nouvelle organisation économique mondiale qui met en commun et redistribue les ressources excédentaires sans l’épée de Damoclès de l’impératif du profit. Au travers de propositions innovantes et d’innombrables actions directes, faisons savoir à nos gouvernements qu’ils doivent nous respecter et nous écouter, car nous sommes les « peuples des Nations Unies » – et ce, jusqu’à ce qu’une proposition essentielle du Rapport Brandt revienne sur la table des négociations sous forme d’un programme d’urgence destiné à mettre un terme à la faim et la malnutrition par l’élimination de la pauvreté absolue, et que ce programme devienne la priorité des priorités.


***
 

N’oublions pas, néanmoins, qu’il est impossible de transformer le monde en se contentant de combattre continuellement le « capitalisme » ou « le système », et pas seulement parce qu’il est peu vraisemblable que la multitude des pauvres non éduqués comprennent une cause aussi abstruse que belliqueuse. Le terme même de « capitalisme » est trompeur et clivant, et il n’existe en fait aucune entité couverte du nom de « système » à laquelle nous puissions nous opposer concrètement – tout ce qui existe, ce sont des individus qui se cachent derrière des idées ou qui dévoient des principes à des fins personnelles perverses. Le capitalisme n’est qu’une idée, un principe, qui a été détourné pendant des siècles par les élites et les dirigeants fortunés qui manipulent les lois et l’orientation politique d’un pays à leurs fins personnelles, souvent au nom d’une « démocratie » ou d’une « liberté » qu’ils ne comprennent pas et qui n’ont rien à voir avec eux.

Donc, ne nous laissons pas berner par ceux qui rejettent sur le capitalisme et le système la responsabilité des problèmes du monde, car le principe du capitalisme en soi n’est en aucun cas synonyme d’injustice, d’inégalité ou de richesse abusive. Ce que nous appelons le système n’existe pas en dehors des intentions humaines qui l’ont créé et alimenté, dont les piliers et les fondements s’appellent ambition, avidité, égoïsme voire même cruauté. Ce qui explique pourquoi c’est l’ensemble du système qui est en grande partie injuste, égoïste, indifférent et souvent cruel. Quand nous considérons la tourmente financière et l’injustice dans le monde, ce n’est pas le capitalisme que nous voyons, mais le produit des motivations d’un certain nombre d’individus qui refusent de reconnaître le but spirituel de la vie, qui sont dénués de bon sens, voire même qui ne s’aiment pas eux-mêmes. Nous voyons trop de gens qui courent après l’argent, le pouvoir et le prestige, et trop peu qui n’ont pour but que de servir l’humanité et de s’occuper du bien-être des autres.

Cela ne signifie pas que l’auteur de ces lignes défend le capitalisme, bien au contraire, car nous pouvons dire la même chose des principes du socialisme ou du communisme. Qu’y a-t-il de fondamentalement mauvais dans le capitalisme, en tant que principe ? Rien. Qu’y a-t-il de fondamentalement mauvais dans le communisme, en tant que principe ? Rien, si corrompue et dévoyée qu’ait été cette idée essentiellement spirituelle par des régimes autoritaires ou des leaders assoiffés de pouvoir. A ce jour, rien n’a été démontré quant à la vraie valeur des principes du capitalisme et du communisme en tant que formes d’organisation sociale, et il en sera toujours ainsi tant que le principe de partage n’aura pas été mis en œuvre dans les affaires du monde avec pour but l’établissement de justes relations humaines. C’est pourquoi il est vain de s’identifier avec ces termes et vocables mal compris, car ce ne sont pas les principes qu’il faut tenir pour responsables des problèmes du monde, mais uniquement l’homme lui-même. Il n’y a que l’homme qui puisse changer, et non le capitalisme ou le système, car le système n’est que le produit des pensées et des actions de l’homme. Le système en soi n’existe pas – seuls les gens existent. Et pourtant, la société que nous avons créée est si injuste et divisée que, étrangement, nous rendons le « système » responsable de notre mécontentement et de notre malheur – conclusion erronée qui peut se révéler potentiellement dangereuse.

Il nous faut examiner les principes qui sous-tendent le socialisme et le capitalisme sous un éclairage différent et d’un point de vue plus spirituel, et non selon les coutumes ancestrales de l’humanité qui sont fondées sur la politique partisane et le conflit permanent. Le mouvement politique qui est « contre » l’établissement et veut le remplacer par un autre « isme » ne fera pas avancer d’un pouce le bien commun, et ne ralliera jamais les plus pauvres des pauvres, qui n’ont aucune envie d’être socialiste, communiste, libertaire ou quoi que ce soit d’autre. Tout ce qu’ils veulent, c’est de quoi nourrir leur famille, la sécurité et une vie tranquille. En nous opposant frontalement au capitalisme ou au système corrompu, nous nous engageons donc sur le vieux sentier clivant qui a conduit à la lutte des classes et à l’exclusion sociale depuis des siècles.

C’est un peu comme si les militants personnifiaient le capitalisme et essayaient de le tuer à coups de couteau, alors que, dans la réalité, il est impossible de tuer une théorie ou un principe. Tout ce que nous pouvons faire, c’est essayer de comprendre ce qui se passe, c’est-à-dire en fait la guerre bien réelle qui est menée par les forces de la commercialisation, et qui n’a absolument rien à voir avec le « capitalisme ». C’est pourquoi, chaque fois que l’on tente de combattre le capitalisme, on se bat contre une idée au lieu d’affronter vraiment les élites qui défendent le statu quo ou de discuter avec elles. Et ce faisant, on court le risque de semer la division nous aussi. Au mieux, les autorités gratifieront d’un rapide coup d’œil ces contestataires qui se proclament « anticapitalistes » et les balayeront sans l’ombre d’une hésitation, car cette mouvance activiste n’a jamais rassemblé qu’une infime partie – souvent militante – de la population. Et au pire, tout mouvement qui se déclare « contre » l’ordre social existant peut à terme conduire à des révoltes, au chaos voire à des soulèvements violents, dont les conséquences sociales et politiques risquent d’être encore plus dévastatrices.

Dire que « nous avons besoin d’une révolution » dans les sociétés polarisées d’aujourd’hui est une affirmation aussi vide de sens que dangereuse, parce que le mot révolution appelle le mot ennemi, qui lui-même appelle le mot contre. Et l’attitude intérieure qui consiste à être « contre » génère l’aveuglement mental et aussi l’égoïsme. La contrepartie psychologique de la phrase « Je suis contre vous » est l’entêtement, l’arrogance et la violence (qu’elle s’exprime extérieurement ou intérieurement), et elle finit invariablement par endurcir le cœur des gens et mener à la division et au conflit, tant au niveau individuel que sociétal. Pour l’ère qui s ‘annonce, le mot révolution est dépassé à tous égards, et le moment est venu aujourd’hui de créer un nouveau monde fondé sur la coopération, la bonne volonté, le partage et l’unité – sans oublier une bonne dose de bon sens !

Il faut donc espérer que nous comprendrons l’inanité qu’il y a à exiger une alternative au capitalisme comme fondement de nos sociétés, et que nous préconiserons en son lieu et place une alternative à notre système d’éducation actuel qui est la cause première des problèmes mondiaux. Dès leur entrée dans la vie, les enfants doivent recevoir une éducation fondée sur les justes relations humaines, qui développe en eux la conscience que l’humanité est une famille d’individus interdépendants au sein de laquelle les besoins de chacun sont fondamentalement identiques où que nous vivions dans le monde, quelle que soit la langue que nous parlons, si différentes que puissent paraître nos formes d’organisation sociale. Une éducation, pour être correcte, a besoin d’être fondée sur la compréhension par tous et par chacun que les principes de partage et de coopération doivent sous-tendre nos structures et nos pratiques économiques, car ces notions de base sont le premier pas vers la résorption de fractures sociales profondément enracinées et la disparition de modes de pensée idéologiques conflictuels.

Une nouvelle ère pourrait voir le jour immédiatement si un nombre suffisant d’individus se rééduquaient et éliminaient de leur conscience le conditionnement omniprésent des « ismes » politiques, tels que souvent déterminés par les concepts réducteurs de « gauche » et de « droite ». La nécessité d’une éducation de ce type est un vaste sujet qui doit faire l’objet d’une réflexion approfondie, car voilà des siècles que nous emprisonnons notre mental dans les rets d’un conditionnement néfaste et d’une identification à des « ismes » de toutes natures, attitude qui génère des effets les plus dévastateurs pour la créativité de l’homme et sa liberté. Ce sont l’homme et la femme ordinaires qui ont toujours souffert des conséquences les plus pernicieuses de cette violation grossière du libre arbitre humain au cours des siècles, telle qu’elle a été imposée par les principales idéologies religieuses et politiques qui continuent de s’affronter dans leur lutte pour la domination sur les affaires mondiales.

En examinant la tendance psychologique si répandue qui est la nôtre et qui nous fait nous positionner « contre » le capitalisme, le socialisme ou toute autre idéologie perçue comme antagoniste, nous ne ferons que commencer à saisir l’énormité du problème. Néanmoins, c’est par ce biais qu’il faut essayer d’envisager la nouvelle conscience qui doit faciliter les relations humaines dans les années à venir. Nous devons d’abord renoncer mentalement aux termes « gauche », « droite », « capitalisme », « socialisme », « anarchisme », « libéralisme » etc., et le mot « contre » doit être irrévocablement remplacé dans notre vocabulaire par l’expression « pas d’accord ». Penser « Je suis contre ce que tu dis » est invariablement générateur d’hostilité voire de violence, alors que « Je ne suis pas d’accord avec ce que tu dis » induit une possibilité de dialogue et de solution sans conflit excessif. Pour aller encore plus loin, une attitude inclusive de recherche d’unité laisse entendre qu’il n’y a pas vraiment de division psychologique entre toi et moi, ce qui peut nous aider à comprendre que nous sommes spirituellement connectés en tant qu’êtres humains, même si nous divergeons dans notre comportement social et nos idéations mentales. En essence, l’humanité est une pour l’éternité, et, du point de vue spirituel le plus élevé, il ne peut exister de séparation entre nous, si opposés que nous puissions sembler sur le plan physique. C’est pourquoi, même s’il semble exister un conflit irréductible entre deux idéologies politiques antagonistes, la solution durable ne consiste pas en la victoire d’un « isme » sur un autre, mais elle réside dans ce qui peut tous nous réunir dans l’acceptation universelle de notre humanité partagée – qui, en dernière analyse, nécessite une nouvelle éducation menant à la compréhension de la vraie nature de notre Soi intérieur.

Il n’y a rien de sentimental ni de naïf dans ces suggestions, car une attitude de ce type à l’égard des relations humaines recèle le potentiel de transformer la société, une fois que la plus grande partie de la population, grâce à l’éducation qu’elle aura reçue, pensera en termes plus spirituels, plus inclusifs, et aura une nouvelle conscience d’elle-même fondée sur le cœur. Avec cette attitude, il deviendrait évident que le capitalisme d’aujourd’hui s’appuie essentiellement sur les élites nanties adeptes du « tout pour moi tout seul », et non du « tout pour le seul bien de l’humanité ». En observant de près la nature psychologique du capitalisme d’aujourd’hui, nous remarquons que ses diverses formes d’organisation sociale sont pour l’essentiel marquées au sceau de l’avidité et de l’absence d’amour. Lorsque les hommes prendront conscience de cela et changeront d’orientation, alors le capitalisme changera lui aussi de visage proportionnellement. Une fois le processus de partage des ressources institutionnalisé aux plans national et international, le capitalisme s’exprimera inévitablement sous une forme moins dominatrice et plus pure – jusqu’au jour où il finira par s’appuyer sur le partage de l’innovation et non plus sur la logique implacable des forces du marché, dans le cadre d’une économie sociale donnant la priorité à la satisfaction universelle des biens et des services de base.

La seule façon de mettre en œuvre ces transformations dans notre conscience avant de le faire dans nos sociétés est vraisemblablement de brandir l’Article 25 et d’en réclamer l’application dans des manifestations de masse incessantes et non violentes. A terme, ces mouvements ouvriront la porte à une transformation du capitalisme comme du socialisme, qui revêtiront chacun leur forme la plus pure dans une nouvelle ère de partage, de justice et de coopération mondiale. Il faut néanmoins remarquer que l’Article 25 n’a rien à voir avec les principes ni du capitalisme, ni du socialisme en soi, car il n’est associé qu’à une valeur et une seule: le principe des relations humaines justes, selon lequel chaque homme sur cette Terre a le droit de mener son évolution spirituelle dans la dignité et la liberté.

Quelles que soient nos tendances ou prédilections idéologiques, prenons au moins conscience que s’élever contre le capitalisme est une absurdité qui revient à combattre une idée avec une autre idée. Au lieu de cela, faisons preuve de pragmatisme en formulant et brandissant une revendication capable de transcender nos différences politiques de la façon la plus inclusive qui soit. Nous avons besoin d’un mot d’ordre unique et unificateur, et non de milliers de causes isolées et disparates. De plus, le combat contre le capitalisme aliène le public non politisé et empêche une participation populaire généralisée, alors que la cause de l’Article 25 peut unir autour d’elle l’ensemble de l’humanité et inciter chaque individu à exprimer son potentiel caché de leader. Nous serons peut-être surpris devant ce qui se passera quand des millions de gens s’uniront sans la moindre énergie « contre », donnant tant de joie et d’inspiration aux spectateurs que des millions d’autres personnes les rejoindront. Car en fin de compte, il se pourrait bien que la solution aux problèmes mondiaux nous semble très simple, malgré la complexité de ces derniers et les montagnes de livres que l’on continue d’écrire à leur propos.

La solution ne requiert ni production intellectuelle, ni théories universitaires complexes : il suffit que les gens laissent parler leur cœur dans des manifestations spontanées, incessantes et massives qui mettent en avant les droits de l’homme mentionnés dans l’Article 25. Les activistes à tout crin devraient renoncer aux vocables belliqueux tels que « révolution » et s’engager plutôt dans la création d’une armée du cœur, ce qui est le chemin le plus sûr pour unifier les peuples du monde d’une manière encore inconnue jusqu’ici. Il est temps de laisser parler le cœur, et de renoncer aux idéologies et aux ismes d’antan. Nous ne pouvons pas transformer le monde avec les mots « désobéissance », « contre » et « anti », mais nous pouvons le transformer au-delà de nos espérances en communicant de cœur à cœur dans la recherche d’une nouvelle société. Quand une fraction importante de tous les pays participera à cette entreprise collective pour exiger l’application de l’Article 25, l’énergie dégagée par ces manifestations pacifiques fera se révéler une nouvelle Terre, à laquelle l’humanité se prépare déjà aujourd’hui, même si c’est inconsciemment pour l’instant. Dans le concert éclatant de ces manifestations planétaires rassemblant chaque jour sans interruption des millions d’individus qui engagent leur cœur, la question de savoir « comment » transformer le monde ne se posera plus, et rien ne pourra empêcher ces transformations d’avoir lieu.

Nous pourrions affirmer sans risque de nous tromper que le plus grand adversaire de notre système délétère et corrompu est le cœur humain, ce cœur par nature si simple, qui devient pourtant si extraordinairement puissant quand il s’unit à d’autres cœurs dans une cause commune. De même que nous engageons totalement notre cœur quand il est question de nos enfants et de notre famille, de même nous devons instiller dans les manifestations populaires la même flamme et la même préoccupation sans faille pour l’abominable pauvreté qui est celle de millions de familles et d’individus démunis, dont beaucoup risquent de mourir de faim ou de maladies évitables en ce moment même. La plupart des activistes et des penseurs progressistes n’ont jamais tenu compte du pouvoir de la bonne volonté de masse comme préalable à une transformation globale. Pourtant, tant que nous n’aurons pas éveillé le cœur des gens ordinaires, nous n’aurons pas le moindre espoir de faire adhérer le public à un mouvement visant à instaurer un monde meilleur, particulièrement à ce stade critique de l’évolution humaine déjà si menacée par la guerre des ismes et la commercialisation.

Si nous devons parler de révolution, que ce soit une révolution du cœur, et non le vieux conditionnement des ismes qui affleure encore dans le discours politique à propos du printemps arabe et des soulèvements concomitants. La stratégie de rénovation du monde que nous envisageons ici n’est pas du même ordre que les révoltes qui ont éclaté en Egypte et dans les autres pays du Moyen-Orient à partir de 2011, et dont l’objectif était d’en finir avec des régimes politiques corrompus. Pareil combat contre des gouvernants autoritaires est la cause que doit défendre la population du pays en question ; on peut avoir de la sympathie pour lui, mais on ne s’en mêlera pas, sauf si on a le même problème chez soi. Mais la lutte visant à mettre fin à la pauvreté partout où elle existe est la cause que doivent embrasser toutes les nations et tous les peuples de la Terre, et il faudra une révolution du cœur planétaire si nous voulons qu’elle aboutisse un jour.

Cette proposition met en lumière le dilemme crucial auquel les activistes font face et devraient réfléchir : se battre pour le changement et la justice est un objectif incontestablement nécessaire et admirable, mais se battre avec un intellect formaté par les ismes et l’idéologie est une entreprise dangereuse qui risque de générer une situation encore pire. Car dans le mécanisme de ce conditionnement se trouve la répétition sempiternelle de toutes les erreurs passées de l’humanité, et c’est pour cette raison même que nous devons lutter pour l’établissement d’une justice et d’un mode de vie fondés sur la loi du cœur sans la moindre prise de position « contre ». 

Toutefois, ces orientations élémentaires pour l’établissement d’une nouvelle forme d’activisme mondial ne doivent pas être considérées comme le fruit d’une vague réflexion utopiste, mais comme une stratégie de combat pragmatique ayant bel et bien pour but de réussir en obtenant l’engagement du cœur de millions de gens de tous les pays dans des manifestations de masse pacifiques exigeant la disparition immédiate des souffrances humaines dues à la pauvreté. Jamais auparavant nous n’avons assisté sur cette planète à un spectacle aussi profondément émouvant et réjouissant dans pareille plénitude. Nombreux sont les activistes qui se déclarent maintenant convaincus qu’il est possible de créer un monde meilleur, mais une transformation de cette ampleur ne pourra jamais s’opérer sans l’engagement des qualités du cœur associées à celles de l’esprit. Alors, l’intelligence humaine pourra enfin commencer à s’engager dans la bonne direction – non plus vers toujours plus de profit, d’idéologie ou d’intérêt personnel, mais vers le bien commun de tous, avec priorité aux moins favorisés d’entre nous.


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Ce qui nous fait le plus défaut aujourd’hui, ce n’est pas une révolution, mais du bon sens, de la simplicité et de la sagesse dans notre vie quotidienne et nos actions. Porter la cause de l’Article 25 est la façon la plus directe de mettre ces qualités en action dans notre engagement, dans la mesure où cela atténuera la tension entre riches et pauvres en les réunissant autour d’une table, figurativement et littéralement. Certains aujourd’hui appellent même à une « révolution spirituelle » qui peut sembler estimable et fondée, mais, dans la réalité, il est vain et irréaliste de faire appel à une soudaine illumination de notre conscience collective à une époque où les relations humaines reposent sur la misère, la confusion, l’ignorance et l’identification avec des ismes et des idéologies.

Quel genre de révolution spirituelle pouvons-nous envisager dans une société aussi matérialiste et divisée que la nôtre, sinon une « révolution spirituelle commercialisée » telle que celle qui s’est déjà opérée avec l’introduction des techniques du yoga en Occident ? Il est inutile d’essayer de susciter une révolution spirituelle sans passer au préalable par une révolution psychologique dans la société toute entière, de sorte que nous puissions commencer à savoir ce que nous sommes vraiment en nous regroupant dans des manifestations populaires où nous engageons notre cœur. Une fois que chacun sur Terre aura de quoi vivre dans la dignité, la confiance et la liberté, alors peut-être pourrons-nous envisager une révolution spirituelle, faute de quoi, si l’on pouvait personnifier cette révolution, elle nous dirait : « Je serais ravie de vous rejoindre, mais cela m’est impossible tant que vous n’aurez pas mis d’abord de l’ordre dans votre maison. »

Beaucoup de gens essaient encore de réaliser leur propre révolution spirituelle dans un monde accablé d’inégalités sans cesse croissantes, de guerres dévastatrices et de bouleversements climatiques, circonstances au milieu desquelles notre prétendue illumination ne peut être atteinte qu’individuellement en laissant cyniquement de côté la crise spirituelle insondable de notre époque. Nous pouvons toujours chercher refuge dans un ashram, un monastère ou méditer dans la solitude pendant des années, mais à quoi bon méditer si le monde autour de nous est en train de sombrer dans une ère d’interminable chaos social et de catastrophes environnementales – à moins d’un changement spectaculaire d’orientation ? De plus, nourrir ceux qui ont faim et servir les plus démunis d’entre nous ne mène-t-il pas également au salut spirituel ? Aussi longtemps que l’indignité criminelle de la faim au milieu de l’abondance se perpétue au vingt-et-unième siècle, il ne saurait en aucune manière être question de révolution spirituelle pour l’auteur de ces lignes, du moins pas avant que nous n’ayons opéré une révolution psychologique planétaire nous faisant brandir l’Article 25 en lançant à la ronde la question : « Et les autres ? »

Le simple fait que les gens manifestent partout ainsi dans le monde est en soi une révolution spirituelle qui s’opérera dans la conscience joyeuse que l’humanité est Une, et l’écho de ces manifestations sera magnétisé de telle façon qu’elles marqueront en fait le début d’une révolution spirituelle sur cette Terre. Un gigantesque mouvement de manifestations mondiales ininterrompues telles que décrites plus haut investira le peuple d'une telle dignité et d’une telle force que nous, les hommes, nous regarderons les uns les autres sans que la moindre barrière de langue, de race ou de classe se dresse entre nous, comme des frères et sœurs de toujours, et comme si la confiance avait toujours régné entre nous si seulement nous avions décidé de nous en servir. Alors nous saurons ce que c’est que d’endosser le rôle d’ambassadeur de l’humanité, une fois que l’Article 25 commencera à être mis en œuvre dans de nouvelles lois, de nouvelles politiques, et de nouvelles dispositions économiques mondiales. A ce moment-là, un étrange phénomène se produira dans l’esprit des hommes et des femmes, et une qualité inconnue jusque là se manifestera, émanant de la conscience que chacun aura de l’autre, un respect et une confiance d’une pureté inédite, accompagnés, bien sûr, de l’énergie que nous appelons amour.

Ce que nous avons déjà vu dans de nombreux campements de contestataires depuis 2011 donne une idée de cette conscience émergente, même si ces événements antérieurs sembleront insignifiants par rapport à la vision que nous avons de nombreuses nations s’unissant pour exprimer la même exigence. Avez-vous remarqué le comportement des gens lorsqu’ils interagissent en groupe pendant les démonstrations de masse pacifiques de ces dernières années, où ils laissent éclater leur joie d’être ensemble et de servir les autres sans penser le moins du monde à eux-mêmes, ne serait-ce que dans des échanges de livres dans des bibliothèques improvisées ou dans des distributions de nourriture gratuite ? Ces activistes partagent presque tout ce qu’ils possèdent, et ils font preuve d’une joie de vivre et d’un sens de la solidarité exaltant, créatif et qui fait du bien au cœur. C’est pourquoi l’auteur de ces lignes aimerait poser une question à son lecteur : devons-nous considérer ce comportement comme « un truc de hippy », ou ne s’agit-il pas du début d’un nouvel âge fondé sur des relations humaines justes comme vous en avez peut-être connu vous-mêmes ?

Les événements auxquels nous avons assisté jusqu’à présent constituent un appel inconscient à l’instauration d’une nouvelle façon de vivre, et ils sont annonciateurs d’expériences planétaires sans précédent dans l’avenir. Je vous invite à essayer d’imaginer ce phénomène d’engagement du cœur dans tous les pays du monde, tel que le connaîtront et l’exprimeront des millions et des millions de gens pendant des mois et des mois. Les vagues sporadiques de protestation populaire qui se sont succédé ces derniers temps sont porteuses, en effet, du message « Nous voulons un monde meilleur », mais nous savons désormais ce qu’il faut faire pour mettre en œuvre ce monde meilleur auquel les peuples aspirent partout intuitivement.

En réclamant l’application de l’Article 25, nous ferons aussi prendre conscience au monde entier que le partage des resources est en vérité la solution à notre crise de civilisation, car il existe entre les deux une relation de dépendance qui sera prise en compte dans les manifestations mondiales ininterrompues lors desquelles le cœur et la bonne volonté des peuples de la planète s’engageront massivement. Cette relation a toujours été simple, mais elle ne peut être décrite que de façon allégorique aujourd’hui, car il est long, le voyage de l’homme à la recherche de sa véritable nature, l’homme qui, après d’innombrables vies, commence à sortir du sommeil profond dans lequel il était plongé pour percevoir la vérité simple du potentiel divin qui est le sien. Dans l’amour de Dieu ou de la Vie, tout est simple, car c’est l’homme, et l’homme seul qui rend toutes choses complexes par son ignorance, son avidité et son attachement aux ismes.

Il nous faut donc essayer de nous représenter symboliquement l’Article 25 comme un éclaireur qui part à la recherche d’un navire égaré, l’humanité, pour le ramener au vaisseau-mère, le principe de partage. C’est en ce sens que l’Article 25 porte en son sein la réponse, l’alternative qui sera révélée lorsque l’humanité se rassemblera pour la réclamer à haute voix au sein d’une révolution psychologique universelle. Ce qui se passera alors ressemblera à une réaction chimique dans laquelle, leurs bouchons ayant sauté, de nombreux tubes à essai se mettent à bouillonner tous ensemble : nous connaîtrons la plus inattendue des révélations en comprenant que la vie est un cadeau précieux, et qu’elle vaut la peine d’être vécue, car l’humanité est Une. Dès lors, l’Article 25 nous permettra d’atteindre rapidement le but que constitue le principe de partage, et la reconstruction de notre monde pourra commencer.

 


Chapitre V: Éducation pour une Nouvelle Terre


Si nous déclarons et croyons vraiment qu’un autre monde est possible, alors qu’allons-nous faire de nos politiciens aveuglés, de notre indifférence et de notre autosatisfaction collectives, ainsi que de tous les ismes qui nous empêchent de trouver le chemin de la vérité et de la liberté ? Quand allons-nous nous regarder les uns les autres sans porter de jugement, sans peur ni condamnation, mais dans la joie et la bonne volonté ? Quand allons-nous faire l’expérience d’un jour différent de tous les autres jours, ne serait-ce qu’une seule fois dans notre courte vie ? Une fois encore, la réponse est un nouveau type d’éducation fondé sur la connaissance de Soi par l’amour et la sagesse, en commençant par la révélation que l’humanité est Une – vérité de la vie qui donne la liberté sur Terre, si longtemps que nous ayons refusé de le comprendre. C’est pourquoi nous pouvons aussi affirmer sans nous tromper que ce n’est pas d’une révolution que nous avons besoin aujourd’hui mais d’une éducation digne de ce nom, car nous n’avons aucune chance de mettre en œuvre l’Article 25 jusqu’à la fin des temps si nous n’apprenons pas à vivre plus simplement et équitablement dans le respect des limites de la planète que nous devons tous partager.

Il nous faut d’urgence élaborer un système éducatif adossé aux lois qui garantiront l’application pleine et entière de l’Article 25 dans le monde entier, parce que l’humanité est à ce point conditionnée par les ismes et des siècles de conceptions pernicieuses de la nature humaine, que, sans cela, lesdites lois ne dureraient pas longtemps. Nous n’avons en général aucune idée de ce qu’est une éducation correcte dans nos sociétés dysfonctionnelles, où une éducation prétendument bonne est basée sur l’identification à la personnalité et le mirage du succès. C’est pourquoi nos écoles et nos universités ont mis en position de pouvoir tant d’individus qui excellent à détruire la planète et leurs semblables. Ce fait indéniable va de pair avec une société épuisant à vive allure les ressources naturelles qui sont la substance de la vie elle-même, tandis que l’écart entre les extrêmes de pauvreté et de richesse se creuse si vite qu’il porte en son sein les germes d’une troisième guerre mondiale. Tous les premiers ministres, présidents et chefs d’entreprise ont bénéficié de ce que l’on pourrait appeler une bonne éducation, mais cela ne les empêche pas de perpétuer ces tendances néfastes.

Quand un enfant privilégié va à l’école, il ne reçoit strictement aucun enseignement en matière de justes relations humaines, mais il est au contraire endoctriné et formaté par des siècles de conceptions erronées quant au sens et au but de la vie, ce à quoi il faut ajouter la contamination tragique à laquelle il est soumis depuis quelques décennies par les forces de la commercialisation. Un enfant ou un adolescent qui aspire ardemment à rendre le monde meilleur se retrouvera fatalement à la fin de ses études avec un intellect non seulement conditionné, mais totalement contaminé par lesdites forces, même si, devenu jeune adulte, il conserve toujours l’ambition de « rendre » à la société ce qu’elle lui a donné ou d’embrasser une carrière au service du public.

Nous sommes tous les enfants d’une éducation qui nous dit comment penser, qui nous conditionne à réussir, qui nous apprend à être ambitieux et qui, par conséquent, nous divise, pour en fin de compte détruire ce que nous sommes ou en abuser. L’éducation, telle que nous la connaissons aujourd’hui, même dans nombre d’écoles ou d’universités alternatives plus spirituellement orientées, ressemble à une usine qui fabrique en masse des automates programmés à devenir « quelqu’un ». Nous sommes tous soumis à une éducation qui fausse notre jugement, qui nous manipule et qui ne développe en rien la conscience que nous avons de la vraie nature de notre être, instillant au contraire en nous une ambition individualiste qui nous conduit à l’avidité, à l’égoïsme, et, à terme, à l’indifférence à la souffrance des autres et de la Terre.

L’humanité est éternelle et indivisible dans son évolution qui est une, néanmoins, du fait de notre identification délétère avec la matérialité, de notre conditionnement et de notre système éducatif également erronés, nous avons sombré à un point tel que des millions, si ce n’est des milliards d’individus ont le sentiment qu’ils ne font pas partie intégrante de la société, ou que le monde est en quelque sorte leur ennemi. De même que les activistes s'imaginent souvent que le système est contre eux, de même les plus pauvres des pauvres croient souvent qu’ils ne sont pas membres à part entière de la civilisation humaine. A l’extrême opposé, ceux qui ont reçu une « bonne éducation » et atteint un statut social élevé en se pliant aux pratiques autocentrées de la commercialisation, sont formatés pour se doter mentalement d’une banderole inconsciente sur laquelle on peut lire : « Je suis l’un des rares individus méritants qui ont réussi. »

Quand on considère globalement la situation mondiale du point de vue spirituel de l’humanité Une, on peut conclure que personne ne reçoit une éducation digne de ce nom, et ce, même dans les écoles ou universités les plus prestigieuses. Dans une société dysfonctionnelle qui a choisi la commercialisation comme clé de voûte, il est pratiquement impossible d’élever un enfant sainement des points de vue psychologique et spirituel. Ce que nous obtenons en réalité n’est pas une « bonne éducation » par la prise de conscience éclairée du Soi intérieur, mais bien plutôt une chaîne de « bons consommateurs ». Non seulement on nous formate pour que nous ne cessions pas un seul instant de consommer les produits et les services commercialisés à notre intention, mais on nous pousse aussi à nous consommer nous-mêmes en mésusant inconsciemment de notre vie. La personne qui ne pense pas par elle-même, qui n’a aucune connaissance de Soi, à qui l’on n’a pas enseigné à vivre et à se mouvoir dans la connaissance aimante, est celle qui consommera les produits extérieurement et qui s’autoconsommera intérieurement – donc se consumera–, ce qui signifie que nous sommes davantage des « marchandises ambulantes » que des êtres humains libres et joyeux. Au lieu de vivre de façon créative dans l’environnement qui est le nôtre avec toute l’énergie et la beauté dont nous sommes dotés, nous préférons sommeiller dans l’autosatisfaction par manque de lumière intérieure, et donc « consommer » ou consumer nos qualités humaines les plus précieuses sans même nous apercevoir que ce dont nous souffrons, c’est de famine spirituelle.

Nous nous autoconsumons de toutes les façons possibles et imaginables – politiquement, économiquement, socialement, écologiquement et émotionnellement – dans toutes nos activités, depuis la violence que nous imposons sans nous en rendre compte au monde naturel par notre consommation de masse insoutenable, jusqu’à l’autodestruction qui résulte de notre avidité, de notre auto-apitoiement, de notre dépression, de notre solitude et de notre surconsommation compulsive de drogues diverses. Nous continuons de nous autoconsumer du fait de notre indifférence à toute la souffrance qui existe à la fois en nous et en dehors de nous. C’est la raison pour laquelle chaque jour ressemble à tous les autres par la fatigue et l’agitation incessantes qui nous sont imposées, parce que nous gaspillons tous notre propre humanité dans une certaine mesure, consciemment ou non. Et au milieu de ce chaos social et de cette violence auto-infligée, nous sommes en permanence à la recherche d’une meilleure santé et d’un bonheur inaccessibles. Et souvent, nous cherchons avec une telle obstination que, submergés de chagrin et de souffrance, nous jugeons nécessaire de sacrifier notre propre vie – ce qui peut s’interpréter comme une ultime et désolante tentative d’annihilation du Soi par le suicide.

En général, nos dirigeants politiques ont une vision vague et faussée de ce que peuvent être de justes relations humaines – comme tous ceux d’entre nous qui nous auto-infligeons de vivre dans un monde de croyances, d’ismes et d’ignorance. Au milieu de tous les malheurs et inégalités de la société moderne, être le leader d’un parti politique est le symbole parfait de la façon dont l’humanité s’est divisée du fait de l’absence de toute éducation fondée sur la connaissance de Soi – la seule qui soit à même de sustenter la connaissance aimante dans la vie de l’enfant et le mener au détachement intérieur et à la sagesse dans sa vie de jeune adulte et au-delà. L’éducation correcte, dans ce sens, est totalement opposée à la conception que nous avons aujourd’hui du terme leadership, qui induit la connotation négative de haut et bas, de celui qui commande et de la foule qui doit suivre. Car du fait de ce processus de soumission au chef, l’homme a sombré dans un état de complaisance et d’indifférence en niant sa propre spiritualité, sa créativité et son intelligence innée. Dans une société dysfonctionnelle et moralement déliquescente qui idolâtre l’accumulation égoïste de richesse et de pouvoir matériels, le leadership politique ne peut générer qu’une confusion et une division sociale  toujours croissantes et mener à toujours plus de répression, de violence et de souffrance généralisée.

De quelle sorte de démocratie parlons-nous quand nous constatons dans notre vie quotidienne que la politique est de toute évidence devenue un jeu vulgaire niant l’idée et la réalité de l’humanité Une, et dans lequel tous les candidats jaillissent pour ainsi dire de nulle part pour gratifier de leurs ismes éculés nos existences exténuées et nos enfants ? Adhérer à un isme est en soi un acte d’une grande vulgarité, donc qui oserait en vouloir à la foule de ceux qui refusent de s’engager derrière ces politiciens avides de pouvoir, et qui vous lancent : « La politique ? Je ne veux pas en entendre parler ! » Tous les autres, qui suivent de près les partis de droite comme de gauche ne veulent eux non plus pas entendre parler de justes relations humaines ou de notre unité spirituelle innée, et ils se préoccupent davantage de veiller à ce que le parti de leur choix l’emporte sur les autres lors de la prochaine bataille électorale. Eux aussi se livrent au même jeu vulgaire que les politiques, et ce d’autant plus que, bien souvent, ils ne prêtent allégeance à un isme que dans l’espoir que le nouveau leader fera baisser leurs impôts ou les intérêts de leurs emprunts – ce qui les enfoncera encore un peu plus dans leur suffisance et leur isolement. La vie et la connaissance de soi ont toujours été fondées sur l’expansion de notre conscience au travers des relations humaines, et non sur son confinement dans les enclaves autocentrées de ce que nous appelons « ma vie » et « mes droits ». En refusant de prendre conscience de cette réalité tout au long de notre vie, nous ne cessons de nous bercer d’illusions et de tromper les autres en nous imaginant que la société peut s’améliorer en remplaçant un isme par un autre.

Dans notre époque de grand désarroi, les batailles politiques de nos colossales campagnes électorales génèrent sans cesse plus de stress et de division au sein des nations, et, du point de vue psychologique, l’acte qui consiste à voter est le symbole même de la désunion sans cesse croissante et de la fragmentation spirituelle de la société. Il ne s’agit pas de rejeter les nombreuses luttes historiques pour le suffrage universel et une meilleure représentation démocratique, mais de considérer ces questions de démocratie et de leadership d’un point de vue plus holistique et plus spirituel. Pour qui, pour quoi votons-nous, alors même que l’économie s’effondre, que la commercialisation exacerbée détruit l’homme comme la nature, que l’environnement se dégrade si vite qu’il risque à terme de rendre la planète inhabitable ?

Voter pour un isme de plus, qu’il soit de gauche ou de droite, ne peut qu’accroître la souffrance et la division provenant du cœur même de ce maelström, parce que cela signifie que nous refusons toujours de renoncer à notre autosatisfaction, de développer notre conscience et d’assumer la responsabilité de changer la situation du monde nous-mêmes. Nous ne pouvons pas condamner le gouvernement pour ce qu’il fait, si nous avons voté pour lui sans rien faire d’autre nous-mêmes par la suite. A cet égard, le gouvernement ne reflète pas seulement ce que nous sommes devenus, mais aussi ce que nous méritons. Le gouvernement et l’électorat ne font qu’un, y compris les abstentionnistes apathiques ou aliénés qui refusent de prendre part aux débats aussi interminables que vains qui ponctuent les campagnes électorales. Et pourtant, cela fait si longtemps que nous sommes victimes de notre éducation délétère, et donc de notre conception néfaste du leadership, que nous semblons persuadés que c’est la seule façon dont la société peut fonctionner. Apparemment, nous sommes même incapables d’imaginer un mode de vie différent fondé sur des relations humaines justes – sans lesquelles, en réalité, il ne peut exister ni harmonie, ni paix dans les affaires mondiales.

Tant qu’il existera des dirigeants à l’ambition dévorante et compétitive à l’instar de ceux d’aujourd’hui, les conflits et clivages sociaux ne risquent pas de disparaître. Et tant qu’il y aura des gens pour emboîter le pas à ces prétendus leaders, le déni inconscient de notre spiritualité, de notre créativité et de notre sagesse innées continuera de s’imposer. Par contre, là où il y a amour et liberté, là où l’on vit dans le respect et la confiance à l’égard des autres avec un esprit non conditionné par les ismes, alors, il n’y a ni autorité, ni leadership ; il n’y a que guidance. Le vrai leadership guide, alors que le leadership sous sa forme actuelle crée de plus en plus de partisans, ce qui est la racine même de nos problèmes. C’est pourquoi, une fois que tous les hommes parviendront à la connaissance de Soi grâce à une éducation adéquate – à supposer que l’humanité soit capable de surmonter une crise civilisationnelle (ou plutôt spirituelle) pour parvenir à ce stade indispensable de son évolution – alors, voter pour un leader deviendra presque une impossibilité, et nous n’aurons plus besoin de partis politiques. Nous aurons simplement un groupe de personnes désignées pour servir au niveau gouvernemental en tant que représentants du bien commun, qui seront sélectionnées non par un vote, mais par la reconnaissance publique de leur sagesse et de leur état d’esprit inclusif. Et le premier devoir d’un représentant de ce type sera de garantir que les besoins matériels de base de chaque individu soient satisfaits à tout moment, tout en s’assurant que chacun reçoive une éducation qui lui permette d’avancer dans la conscience de l’âme et de prendre en main sa propre évolution spirituelle par le service de l’humanité.

Les jeunes qui se rassemblent dans des mouvements sociaux de terrain commencent à percevoir cette nouvelle façon d’être qui caractérisera l’ère à venir. Déjà, ils commencent à se manifester au sein de structures dénuées de leader ou d’autorité centrale, parce qu’ils apprennent par eux-mêmes à penser avec bon sens en laissant parler leur cœur, et non en se conformant à des ismes. A travers leurs nombreuses expériences d’autonomie populaire et de démocratie participative, ils découvrent rapidement la vérité suivante, qui fait figure de révélation : à savoir, que nous n’avons pas besoin de leaders pour gouverner la société si la conscience de chacun reste orientée vers la coopération pour le plus grand bien du plus grand nombre, qui permet à chacun d’exprimer son leadership potentiel dans la recherche de la justice sociale et des justes relations humaines.

Toutefois, cette conscience nouvelle doit résoudre un énorme problème du fait de la nature du système qu’elle affronte, qui est fondé sur les voies anciennes de l’intérêt personnel, de la compétition et de la politique partisane, avec l’appui de leurs millions d’adeptes dans chaque pays, dont une minorité de riches privilégiés et de puissants intérêts privés. Il s’agit donc de savoir comment ces protestataires obtiendront le soutien de millions d’individus dans le monde entier sans faire appel à des leaders qui auront la haute main sur leur idéologie et leurs activités ? Nous ne devrions pas avoir à rappeler ici la meilleure manière d’enclencher un engagement civique de masse : il nous faut mettre chacun notre cœur en action et en appeler aux peuples du monde pour qu’ils brandissent l’Article 25 et en exigent l’application dans des manifestations pacifiques incessantes. Nous nous faisons des illusions si nous croyons qu’un monde meilleur sortira de nos bulletins de vote si nous n’organisons pas nous-mêmes de gigantesques mobilisations coordonnées, car il n’existe pas à l’heure actuelle un seul leader capable de se charger de cela à notre place, à supposer même qu’il le désire. Et pourquoi devrions-nous voter pour un politicien qui n’essaie pas d’obtenir de sa nation qu’elle se préoccupe des plus déshérités, qu’il s’agisse de ceux de notre propre pays ou de ceux d’ailleurs, surtout si cela implique de surcroît que nous donnions le pouvoir à un parti politique pour qu’il régente nos vies ?

Les observations ci-dessus ne doivent pas être considérées comme une incitation à refuser toute participation à la vie démocratique traditionnelle, mais vous vous êtes forcément demandé si votre participation à une élection nationale aura le moindre impact sur une situation mondiale critique. Nous pourrions mettre en parallèle le fait de voter pour un politicien et le recyclage de nos déchets ménagers : ces deux actions sont nécessaires et recommandées, mais elles n’auront guère d’impact en elles-mêmes pour renverser des tendances calamiteuses. Le recyclage du plastique suffira-t-il pour atténuer les effets du réchauffement climatique, et notre vote suffira-t-il pour mettre un terme à la faim et la pauvreté dans le monde ? Manifestement non, c’est pourquoi la seule manière de s’y prendre pour résoudre ces problèmes insolubles est de descendre dans la rue et de participer à des manifestations massives incessantes comme indiqué dans le chapitre précédent.

La vraie question que nous devrions nous poser n’est pas de savoir pourquoi nos gouvernements ne réussissent pas à sauver le monde, mais pourquoi nous ne réussissons pas à les obliger à prendre les mesures qui s’imposent, eux qui sont nos représentants élus ! Il est peut-être vrai qu’aucun politicien n’est capable à lui tout seul de s’imposer à un système immoral et corrompu, à supposer qu’un dirigeant mondial soit disposé à servir les intérêts supérieurs de l’humanité tout entière. Mais combien de fois avons-nous exigé que l’homme ou la femme à qui nous accordons nos voix ait pour priorité absolue d’éradiquer la faim et la pauvreté sur la planète ? Dans l’optique de l’Article 25, les seuls chefs d’Etat et de gouvernement dignes de ce nom sont ceux qui sont élus par le cœur humain, et non par les urnes pour servir les plus pauvres, à l’instar des milliers de militants des organisations non gouvernementales qui se dépensent sans compter pour procurer un toit, des soins médicaux et de la nourriture aux déshérités, alors que nos gouvernements négligent cette mission essentielle.

Par ailleurs, il est édifiant de se pencher sur la signification du mot démocratie pour celui qui vit avec moins d’un dollar par jour, puis de se demander ce que notre vote va nous permettre d’obtenir dans notre lutte quotidienne pour la survie. Dirons-nous « Mon droit de vote est mon pouvoir et mon droit », ou répondrons-nous « Peu m’importe la démocratie, tout ce qui m’intéresse, c’est d’avoir quelque chose à manger » ? En tant que citoyen d’un pays riche, je peux être si obnubilé par mes problèmes autocentrés de baisse d’impôts, d’augmentation de retraite ou de contrôle de l’immigration, etc, que la seule liberté dont je dispose et qui m’est accordée par des politiciens retors en costume trois pièces est la liberté de voter pour l’isme politique de mon choix – si tel est à mes yeux le sens des mots démocratie et liberté. Mais si je suis l’un des habitants désespérément pauvres d’un village isolé ou d’un bidonville, il est peu vraisemblable qu’on me demande de voter, sauf si le candidat d’un parti corrompu m’y oblige ou me soudoie. Si je vis en Inde, par exemple, je suis censé me féliciter que mon pays soit la plus grande démocratie du monde, même s’il a le triste privilège d’abriter le plus grand nombre de sous-alimentés et de dépenser plus de quarante milliards de dollars par an en armements. Peut-être aussi n’aurai-je jamais entendu prononcer le mot démocratie dans ma région dévastée par la guerre au fin fond de l’Afrique, où la seule liberté qui m’est accordée par des politiciens richissimes est celle de mourir de pauvreté sans la moindre aide gouvernementale.

Donc, de quelle démocratie parlons-nous si nous considérons la question d’un point de vue vraiment global et inclusif, dans la perspective spirituelle d’une humanité Une ? Les capitalistes parlent de démocratie, les socialistes parlent de démocratie, même les fascistes parlent de démocratie aujourd’hui ; mais qui va donner le droit de vote au malheureux qui meurt de malnutrition – non pour qu’il vote en faveur d’un parti politique de plus, mais afin qu’il vote pour la vie ? C’est un droit que nous aurions tous dû accorder à cette personne, au lieu de nous focaliser exclusivement sur notre combat pour la justice, sur nos « droits » au sein de notre seul pays. Le droit de vivre ne sera pas donné aux affamés du monde par un quelconque politicien, comme nous l’avons déjà démontré ; ce droit, ce sont les gens ordinaires, dans la rue, qui l’obtiendront en exigeant, ensemble, la mise en œuvre de l’Article 25. Ce vote ne peut pas s’obtenir si nous restons inertes ou indifférents ; il s’obtiendra seulement si nous engageons notre cœur, sa compassion et son bon sens. N’est-il pas vrai cependant que nous avons omis de le faire pendant des décennies, alors même que l’horreur de cette pauvreté dévastatrice durait depuis des âges et des âges ? Donc, honte à nous !

Observons attentivement celui qui objecte « C’est la faute du gouvernement qui n’a pas bougé », au lieu de se dire qu’il aurait dû faire face et agir lui-même. Pour essayer de nouveau d’appréhender cette réaction psychologique sous l’angle de notre unité spirituelle et de notre interconnexion, le fait même d’accuser les politiciens quand des gens meurent dans le dénuement revient à se désolidariser intérieurement du reste de l’humanité, à moins de nous engager dans la lutte contre le crime que constitue la pauvreté inutile côtoyant l’abondance. Notre suffisance collective transparaît même à notre insu dans les mots que nous utilisons pour qualifier certains virus de « maladies de pauvres », comme si les démunis étaient en quelque sorte différents de nous et responsables de l’émergence de ces maladies mortelles du fait de leur propre imprudence. Des flambées massives de maladies en grande partie guérissables sont-elles vraiment imputables aux pauvres ou aux politiciens, ou bien sommes-nous tous responsables du fait de notre condescendance des souffrances évitables de ces gens que nous ne connaissons pas ? En effet, si nous avions exigé tous ensemble que l’Article 25 soit mis en œuvre en tant que loi organique au sein de chaque nation, alors nous aurions éliminé depuis bien longtemps les causes premières de la maladie et des inégalités de santé dans les pays moins développés. Si la totalité de nos frères et sœurs les plus pauvres avaient tous bénéficié d’un toit, de soins médicaux, d’hygiène publique et de nourriture convenable, beaucoup de maladies mortelles auraient pu être reléguées dans les oubliettes de l’histoire au lieu de resurgir ces dernières décennies.

Les considérations ci-dessus peuvent aider à comprendre ce que nous voulons dire quand nous faisons appel au bon sens et quand nous préconisons que le principe de partage gouverne les affaires économiques mondiales – ce qui n’est ni une idée simpliste, ni une proposition utopique, mais une nécessité pour la vie réelle. Les nombreuses organisations d’aide aux démunis seront toujours submergées et elles finiront par perdre courage, tant que leurs efforts ne seront pas soutenus par les manifestations mondiales qui accompagneront la stratégie de bon sens de préconisation de l’Article 25. Il y a dans le monde des milliards d’individus qui vivent dans un état de détresse et de privation permanentes, et beaucoup d’entre eux sont prêts à sortir de chez eux et à manifester pendant très longtemps si on les y invite en leur donnant l’espoir que leurs conditions de vie changeront. 

Descendons donc dans la rue et cessons de nous demander quelles mesures prendre. Et ne votons pour un politicien que si l’éradication de la faim et de la pauvreté figure en tête de son programme, dûment assortie de la promesse de coopérer avec toutes les autres instances concernées pour le bien de la nation et de tous les peuples de la Terre. Telle est la stratégie de bon sens qu’il faut implémenter pour transformer le monde, même s’il est aussi navrant qu’inconcevable de devoir recourir à une démarche aussi extrême pour mettre un peu de bon sens dans nos affaires politiques. Imaginez un instant que l’humanité soit une grande famille dysfonctionnelle, et que ses nombreux enfants, mal aimés et maltraités, se voient contraints de sortir dans la rue pour se plaindre de leurs parents. Quel triste et choquant réquisitoire contre ce foyer brisé, et, d’un point de vue holistique et spirituel, quelle vision désolante de ce qui est en train de se passer sur cette planète !

Supposez que nous vivions sur une planète pacifique et évoluée où le fléau de la faim côtoyant l’abondance est impensable, que ferions-nous alors des grandes divisions, des conflits récurrents et des souffrances inutiles qui caractérisent la vie sur Terre ? Avant de nous poser avec notre vaisseau spatial sur cette planète magnifique aux terres généreuses, il nous suffirait de l’observer à travers nos jumelles géantes pour voir comment ses habitants se comportent les uns envers les autres. Si nous détections la moindre manifestation violente, nous nous dirions « N’y allons pas ! », car cela refléterait la fracture qui existe entre les gouvernements et leurs peuples ainsi que le déséquilibre spirituel qui règne sur la planète entière. Mais si nous voyions des millions et des millions d’individus défiler pacifiquement dans des manifestations débordant de joie, de partage et de bonne volonté, alors, cela signifierait « Continuons de regarder !», car ces foules défilant au coude à coude symboliseraient une évolution planétaire parvenue à l’âge adulte, ce qui est le cas lorsque la population rejette majoritairement les divisions et commence à se préoccuper de ses frères les plus démunis. La planète en question ne tarderait pas à repenser complètement la nature et le but de ses relations familiales, et elle finirait par implémenter le principe de partage dans sa politique et son organisation économique globale.


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En résumé, nous constatons que deux voies essentielles s’ouvrent à nous si nous voulons résoudre les crises mondiales imbriquées : il nous faut d’abord partager les ressources de base entre les nations au moyen de nouveaux modes d’échanges planétaires qui ne soient plus motivés par le profit, la compétition et l’intérêt personnel. Ensuite, il nous faut dans cette attente instaurer une nouvelle éducation capable de susciter l’état de conscience nécessaire à la perpétuation de ce mode de vie de coopération, compassion et simplicité. Au vingt-et-unième siècle, l’humanité a déjà pris conscience de notre interconnexion et de notre unité dans de multiples domaines, tels que les échanges mondiaux des biens et des services (si déséquilibrés et inéquitables qu’ils soient sous leur aspect actuel), ou les communications et les événements sportifs planétaires qui sont la marque de notre intégration globale et de notre communauté d’intérêts, voire même les déferlements de larmes et de dons après les catastrophes naturelles et leur impressionnant cortège de victimes. Cette nouvelle éducation doit se fonder sur cette compréhension naissante de notre interdépendance planétaire, et ce, au point que chaque citoyen dans chaque nation doit se pénétrer de l’importance et de la portée du partage des ressources dans la recherche de la justice, de la paix et des justes relations humaines.

Les enfants doivent recevoir une éducation dans ce sens, conformément à un programme dont l’un des objectifs fondamentaux sera de veiller à ce que les élèves aient en permanence la préoccupation de l’humanité Une, tout en gardant à l’esprit la contribution unique apportée au tout par chaque nation, ainsi que l’égalité et le potentiel créatif inhérents à chaque individu. Il existe également une forme d’éducation basée sur l’amour et la sagesse qui peut aider un jeune à répondre à la question « Qui suis-je en ce monde ? », de la même manière que des études spécifiques sont nécessaires pour maîtriser les sciences sociales et naturelles, les humanités, les arts, et ainsi de suite. Ainsi, il est possible de doter un enfant d’une formation qui lui permette, grâce à la conscience de soi, de rester calme mentalement et de garder son cœur en permanence ouvert aux relations humaines – même si ce n’est pas le rôle de l’auteur de ces lignes de donner des détails quant à la forme précise que cette éducation doit prendre. Ajoutons simplement qu’aucune croyance religieuse, aucune idéologie politique, aucun « isme » de quelque nature que ce soit ne doit être imposé à l’esprit d'un enfant pendant son éducation et son développement. Enfin, un programme spécial ou complémentaire devrait être mis en œuvre dans toutes les écoles, dont le but serait que les jeunes apprennent à penser aux autres de façon non autocentrée, et à servir le bien commun dans un monde où la primauté du profit et de la compétition individuelle sont reléguées dans le passé.

La rapidité avec laquelle cette nouvelle éducation sera mise en œuvre dépend des réformes économiques et sociales concomitantes qui s’opéreront dans le monde entier, c’est pourquoi les cours devront au début comprendre des enseignements de base sur les principes de partage et de coopération, qui constituent le fondement d’un système économique mondial durable. Il nous faudra amener doucement les enfants à comprendre qu’il existe des relations subjectives reliant chaque homme à tous ses semblables ainsi qu’à son environnement naturel, et que, par conséquent, il est important de partager librement et équitablement entre les nations les richesses, les ressources, la technologie et la connaissance accumulées dans le monde. De même qu’une famille partage ce dont elle dispose entre ses membres, de même la famille des nations doit gérer ses affaires de telle façon que ses ressources excédentaires soient mutualisées et réparties en fonction des besoins sur une base de partage et non de profit ou d’avidité. Ce concept d’une simplicité déroutante constituera peut-être un jour le socle de ce que seront les justes relations entre les peuples et les nations. Si nous croyons vraiment que le principe de partage dans son expression la plus pure sous-tendra le système économique dans un avenir proche, alors peut-être nos jeunes – qui ne seront plus conditionnés par des idéologies et des ismes dépassés – ne nourriront-ils plus l’ambition d’accéder à des postes de dirigeants quand ils auront fini leurs études. Et si un enfant grandit avec l’ambition de devenir président ou premier ministre, il saura exactement comment s’y prendre pour que son pays reste en paix avec tous les autres.

En réfléchissant aux observations précédentes, nous pourrions de nouveau en conclure que les problèmes du monde sont aussi complexes que simples à résoudre. Une fois que nous aurons mis systématiquement en œuvre le principe de partage dans nos sociétés et dans nos affaires internationales, il nous faudra ensuite reconstruire et simplifier notre structure économique mondiale. Puis, il nous faudra aussi instaurer une nouvelle éducation fondée sur de justes relations humaines, afin de soutenir cet ordre social plus simple et plus éclairé. Et tout cela commencera par l’exigence, dans des manifestations de masse, de la mise en œuvre de l’Article 25, fondement indispensable aux transformations politiques et économiques qui suivront de toute urgence. Et l’on comprendra alors que l’Article 25 n’est pas un appel au respect des « droits de l’homme », mais, en vérité, à l’instauration de justes relations humaines sur cette Terre. Une fois que ces conditions essentielles auront été mises en place pour la totalité de l’humanité pendant plusieurs générations, l’Article 25 ne sera peut-être même plus mentionné, et les seuls à s’en souvenir seront les historiens, qui l’appelleront « l’article du bon sens ».

En termes symboliques, l’humanité souffre d’une maladie potentiellement fatale appelée séparation. Le seul remède en est l’éternel principe de partage qui, pour une raison et une seule, l’emporte sur tous les autres. Car une fois que ce monde partagera ses ressources et que les besoins fondamentaux de chaque individu seront satisfaits à chaque instant, notre système éducatif actuel commencera inévitablement – et sans doute de façon spectaculaire – à changer de forme et d’orientation générale. Dans le chaos social, psychologique et politique de notre époque, le principe de partage peut susciter une vague de changement insoupçonnable, ne serait-ce qu’en éveillant l’éducateur tapi en chacun de nous – porteur de cette guidance aimante qui peut aider un individu à se respecter lui-même et à ne plus consumer et dilapider son humanité dans des conduites et des comportements auto-destructeurs, selon les modes de combustion interne et externe évoqués plus haut. De même que des voisins qui se querellent peuvent faire la paix et changer intérieurement en pratiquant le partage, de même le processus de partage des ressources à l’échelle mondiale peut transformer la conscience collective de l’humanité d’une manière inimaginable jusqu’ici. Du micro au macro niveau, le partage a le pouvoir d’inverser la tendance en transformant la compétition égoïste en coopération altruiste, la fracture sociale en union, le désordre en équilibre et en harmonie et la haine en amour.

Lorsque ces changements déferleront sur le monde – sur les plans intérieurs et psychologiques comme sur les plans extérieurs dans les différents strates de la société – l’humanité trouvera en elle seule la motivation nécessaire pour instaurer une nouvelle ère éducative fondée sur les justes relations humaines. C’est pourquoi nous devons considérer qu’il existe deux formes de relations correctes, l’une par rapport à l’individu, et l’autre par rapport à l’environnement social, car quand les justes relations règnent dans le cœur d’une personne, celle-ci en fait naturellement profiter ses semblables. Corroborant cette réalité factuelle au moyen de la contemplation intérieure et de l’observation extérieure, nous pouvons une fois de plus mettre en exergue l’immense importance de la mise en œuvre de l’Article 25, car il est inséparable du principe de partage qui, à terme, instaurera l’équilibre dans le chaos de l’auto-consommation destructrice telle que définie plus haut, ouvrant du même coup à l’homme les portes d’une vie plus simple et plus durable dans une relation pacifique avec ses semblables et le monde naturel.

Dans notre réflexion sur le sens des justes relations humaines, il est également utile de se représenter le principe de partage sous l’aspect d’un grand médecin social ou d’un psychothérapeute planétaire doté du pouvoir de guérir de mille et une manières – que ce soit en nourrissant les affamés et soignant les malades, en réconciliant les familles brisées et restaurant la santé mentale, en rebâtissant les communautés et aidant les individus à retrouver leur confiance et leur créativité, et ainsi de suite à l’infini. Si donc vous voulez guérir en tant qu’individu ou en tant que groupe, exigez la mise en œuvre du principe de partage dans les affaires humaines et servez l’humanité en soutenant l’Article 25 de toutes vos forces, cela vous débarrassera de cette maladie qui a nom séparation et vous fera participer à l’instauration d’une nouvelle Terre fondée sur des relations humaines justes.


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Au lecteur qui se demande peut-être encore comment on peut persuader des millions d’individus de se rassembler dans les rues comme suggéré, l’auteur de ces lignes fera remarquer que c’est au lecteur lui-même qu’incombe la responsabilité de la réponse à cette question. Aucune directive complémentaire ne peut être donnée quant à la façon de déclencher ces manifestations de masse pacifiques si ce n’est celle qui consiste à recommander que chacun examine personnellement et sous tous les angles la signification et le potentiel de la préconisation de l’Article 25 en tant que stratégie judicieuse en vue de la transformation du monde. Le moment venu, peut-être n’aurons-nous besoin que d’une étincelle, comme cela fut le cas lorsqu’une seule personne eut l’idée de proclamer « Nous sommes les 99% » au moment opportun. Et le moment viendra – non, il est déjà là – de redonner vie à l’Article 25 au sein des Nations Unies en manifestant dans le monde entier pour en exiger la mise en œuvre.

Néanmoins, on peut aussi répondre très simplement à cette question du « comment ? » : il nous suffit d’éveiller le cœur des gens ordinaires, rien de plus, car dans le cœur de chaque être humain sont ancrés l’amour et la sagesse de toute l’humanité. Si quelqu’un de riche porte un regard neuf sur le monde et se dit intérieurement : « Mon Dieu, avec autant d’argent et de richesses sur la Terre, comment se fait-il qu’autant de personnes meurent de pauvreté ? », cette observation banale reflète déjà un début de sagesse par l’engagement du cœur. Et si cette même personne commence à utiliser sa fortune pour soulager la souffrance humaine, alors son acte est le début d’une manifestation d’amour et de sagesse dans ce monde. Le cœur, avec ses qualités, est toujours simple et cependant très, très sage, car il est capable de nous amener à prendre conscience de ce que nous sommes vraiment en tant qu’êtres humains, malgré notre suffisance, notre indifférence et notre conditionnement mental. 

Pour éveiller le cœur de millions de gens aux besoins des autres, il nous faut de la confiance, de l’inspiration et de la joie, toutes qualités qui émergeront quand un nombre suffisant de nations se rassembleront avec le même objectif altruiste de mettre un terme à la faim et à l’extrême pauvreté. Alors, nous comprendrons que nombre des activistes qui se battent aujourd’hui pour la justice – comme ceux qui travaillent au sein des divers réseaux d’assistance, d’organisations civiles et de groupements politiques progressistes – appellent inconsciemment au partage au travers de la mise en œuvre de l’Article 25. Si donc c’est une étincelle qu’il nous faut pour éveiller les qualités du cœur humain (à savoir l’amour et la sagesse à travers la compassion, l’empathie, la générosité, le partage, etc), que ce soit l’étincelle de l’intelligence, libérée du conditionnement, et qu’elle nous dise : « Mettons un terme à la faim et à la pauvreté une bonne fois pour toutes et pour tout le monde, parce que l’heure est enfin venue et nous y parviendrons si un nombre suffisant de gens s’engagent. »

Le fait est que la plupart des citoyens ordinaires sont sévèrement conditionnés et ne se rendent pas compte de la situation critique dans laquelle se trouve le monde aujourd’hui. Quant aux autres, qui savent mais ne font rien, ils sont eux aussi malheureusement victimes d’une autre facette du même conditionnement. Que pouvons-nous donc répondre de plus à la question « Comment cela commencera-t-il ? », sinon ajouter : « Quand nous commencerons à faire preuve d’intuition, de bon sens, et encore de bon sens ! » Une grande partie de l’humanité est prête aujourd’hui à entendre l’appel. Il nous faut donc prendre conscience que nous luttons tous pour la même cause, nous unir dans le même engagement du cœur, et laisser l’Article 25 nous apporter de nouveau la joie de vivre, la joie d’être créatifs, la joie de nous apercevoir que l’humanité est Une.

Au point où nous en sommes, nous semblons si désorientés que la question du « comment » se perd dans un océan de réponses contradictoires et de théories spéculatives émanant de toutes sortes de groupuscules politiques. L’activiste qui déclarerait « Un autre monde est possible » serait incapable de s’y retrouver dans ce fatras et de proposer une stratégie globale viable pour transformer la planète. Un autre monde est peut-être possible, mais à condition de faire preuve de bon sens (débarrassé d’ismes et d’idéologies) et d’engager notre cœur au milieu de foules gigantesques de nos semblables. Voilà si longtemps que nous refusons d’écouter notre cœur, que le monde est au bord d’une catastrophe historique dont il semble que seule une intervention divine puisse le sauver, tant l’homme s’est enfoncé dans une impasse du seul fait de son arrogance et de sa folle inconscience, au point que le climat lui-même est presque hors d’état d’être réparé.

Au lieu, non sans une certaine inconséquence, de passer tout leur temps à se rassembler en troupeau ou à chercher refuge dans quelque isme sacré, les dignitaires religieux des innombrables églises, synagogues, mosquées et temples du monde auraient pu, depuis longtemps déjà, se faire les passeurs d’un message d’une urgence capitale à l’adresse de leurs fidèles, message leur enjoignant d’engager leur vie et leur cœur au service des pauvres qui sont au fond de la détresse. On pourrait se demander pourquoi, par exemple, l’Eglise a tant de mal à parler sans relâche de l’injustice de la faim dans un monde d’abondance. Elle sensibiliserait ainsi ses ouailles à la nécessité de panser les plaies du monde – démarche plus conforme à l’enseignement du Christ – au lieu de passer son temps dans l’adoration de Marie et de Jésus.[11] L’Eglise aurait dû, c’est certain, depuis la nuit des temps, s’attacher à apprendre à l’humanité à mettre son cœur au service de ses semblables. Mais c’est un rôle qu’elle a largement renoncé à jouer, obnubilée qu’elle était par les schismes, les dogmes et les scandales occultes de son ignominieuse histoire. Aujourd’hui comme toujours, il n’y a aucune différence psychologique entre le politicien et le prêtre qui sont tous deux motivés par l’attrait du pouvoir et du privilège personnel, l’un aspirant à se faire un nom dans l’histoire, et l’autre brûlant de rejoindre les « élus » de Dieu. Mis au fait, comme nous le sommes tous, du niveau alarmant de la misère humaine qui ne devrait pas exister à l’heure actuelle, nous pouvons à juste titre affirmer que ni les politiciens, ni les hommes d’Eglise n’ont la moindre idée de ce qu’est le vrai service du public ou la compassion au nom de Jésus, car, si tel était le cas, ils passeraient chaque minute de leur temps à s’efforcer de mettre en œuvre le principe de partage au sein de leurs communautés, de leurs pays, ou mieux encore, de toutes les nations de la Terre.

Imaginons que le Christ revienne dans le monde moderne comme annoncé, et qu’il fasse une apparition spectaculaire sur nos écrans de télévision : quels divins conseils donnerait-il à nos gouvernements et à l’humanité tout entière ? Parlerait-il en termes académiques complexes de la nécessité de détruire le capitalisme ou d’instaurer une alternative socialiste, ou ferait-il appel à notre cœur en nous demandant de penser aux autres et de sauver sur-le-champ les millions de pauvres qui meurent de faim ? Nous conseillerait-il de partager avec nos voisins et au sein de nos seules communautés, ou nous recommanderait-il de partager les ressources du monde par compassion, souci de justice et au nom des justes relations humaines ? Peut-être ses conseils seraient-ils simples et directs, malgré sa connaissance parfaite des problèmes de l’humanité, sachant bien que la mise en œuvre de l’Article 25 est l’antidote à notre monde fracturé, prisonnier de la bataille des ismes et de la commercialisation.

Mais à votre avis, combien de gens suivraient-ils ses conseils ? Et combien se choqueraient-ils de son humble recommandation de sauver notre monde ? Et combien resteraient-ils sourds à ses mots déchirants, même s’ils étaient plongés dans l’énergie d’amour du Christ à l’occasion d’une expérience universelle de la Pentecôte ? Des trois réactions ci-dessus, c’est la dernière qui devrait nous intéresser le plus, parce que celui qui n’est pas d’accord est au moins susceptible de changer d’avis, du fait qu’il a l’avantage de penser par lui-même. Par contre, la réponse auto-suffisante est bien plus perturbante, parce qu’elle illustre l’indifférence inexorable dont la société est imprégnée et qui entrave l’évolution humaine depuis des milliers d’années. Nous pouvons conjecturer que les Dieux ont maintenant l’habitude de voir l’homme se montrer inhumain envers son frère, mais ils ne se sont jamais accoutumés à notre suffisance et à notre indifférence collectives qui permettent à l’Histoire de se répéter encore et encore. De leur point de vue divin, c’est peut-être pour cette raison que les conflits sanglants et les injustices criantes se succèdent de génération en génération et se perpétuent à l’infini.

Malheureusement, ces hypothèses nous mènent à une conclusion lourde de menaces, car les quelques précédents majeurs qui s’offrent à nous de sociétés se dressant comme un seul homme pour le bien commun se trouvent faire suite à une guerre mondiale ou à un effondrement économique total. S’il est vrai que, pour transformer le monde, il faut d’abord que d’innombrables personnes engagent chacune leur cœur au service de la même cause unifiée, alors l’histoire suggère qu’il existe deux Sauveurs du monde susceptibles de s’atteler à cette tâche colossale. Alors que les spiritualistes auraient tendance à mettre leurs espoirs dans le retour du Christ, du cinquième Bouddha, de l’Imam Mahdi ou de Krishna, d’autres concluraient plutôt logiquement à la nécessité d’un effondrement irréversible de notre économie, de sorte qu’il ne nous soit absolument plus possible de retomber dans nos vieilles habitudes égoïstes et compétitives du passé. En effet, lorsque les gens sont obligés, pour survivre, de s’entraider et de partager ce qu’ils ont, ils n’ont aucun mal à comprendre qu’on peut vivre autrement en société, sans fracture ni clivage psychologique. Même si nous ne partageons qu’une minuscule boîte de sardines avec une personne qui a faim, nous ressentons tout de même une certaine joie dans le simple fait de donner et de recevoir. Et, en prime, ceux qui partagent par nécessité ou absence de choix auront peut-être la surprise de respirer le parfum de la paix au sein de leur communauté, si éphémère et minime que soit cet inévitable résultat. Car le principe de partage s’accompagne toujours de joie et de paix, dans quelque contexte qu’il soit mis en pratique, depuis le simple niveau de la communauté, jusqu’au plan international.

C’est pourquoi nous avons peut-être besoin du coup de semonce d’un effondrement économique prolongé d’envergure mondiale pour nous arracher à notre conditionnement, à notre indifférence aux souffrances des moins bien lotis que nous, et éveiller nos cœurs à l’angoisse des millions de gens qui sont en permanence privés de tout accès aux ressources de base. Peut-être faut-il que nous passions par un écroulement collectif pour nous redresser ensemble et commencions à nous engager sur la bonne voie, puisque c’est toujours sous la pression du drame et de la catastrophe que nous nous décidons à agir, et non en réponse à un appel de bon sens à notre raison et à notre compassion. En d’autres termes, ce n’est peut-être pas d’amour que l’humanité a besoin, mais d’une crise gigantesque imputable à l’apathie et l’indifférence conjuguées qui ont été les nôtres pendant toutes ces années, et qui nous ont conditionnés à rechercher notre sécurité et notre bonheur personnels à tout prix, même quand le reste du monde s’effondrait doucement autour de nous.

Néanmoins, nous restons si imprégnés des formes pensées d’antan, qu’il se peut que nous retombions dans notre mode de vie matérialiste et autocentré, à supposer que notre économie parvienne à retrouver son précédent niveau de croissance et de stabilité apparente. Aujourd’hui encore, bien des manifestations et mouvements sociaux ne visent aucunement à transformer le monde pour le bénéfice de tous, chacun se battant pour que son gouvernement propre lui permette de réintégrer la situation dans laquelle il se trouvait précédemment – sans se soucier le moins du monde des injustices systémiques qui font perdurer les inégalités criantes entre les riches et les pauvres. Ces réactions d’autosatisfaction montrent une fois de plus que le citoyen ordinaire est tout aussi responsable des problèmes de la société que le politicien, puisque le gouvernement, au moins d’une certaine façon, reflète la mentalité d’un vaste pan de la population. N’oublions pas que les politiciens ne sont que des êtres humains, qu’ils restent en général sincères dans leurs intentions quelque idéologie qu’ils défendent, et que ce sont les masses qui entretiennent leurs idées divergentes par leur adhésion quasi tribale à des ismes politiques antagonistes.

Dans ce seul fait réside le plus grand danger pour notre époque, car un effondrement massif de l’économie mondiale risquerait de mener, à terme, à la violence et à la révolution si des factions diverses se mettaient en tête de destituer les autorités en place. N’oublions pas non plus qu’un soulèvement de la population assorti d’émeutes présenterait d’immenses dangers du fait de l’appareil répressif d’Etat mis en place pour parer à cette éventualité dans les pays du Nord comme du Sud, avec l’appui inconditionnel des poids lourds de la politique et des puissances financières qui les soutiennent. C’est pourquoi, à supposer qu’un nombre suffisant d’individus manifeste violemment contre leur gouvernement suite à un nouveau crash du système économique international, nous pouvons nous attendre à des troubles sociaux, voire même à un déferlement de guerres civiles comme celles auxquelles nous assistons malheureusement au Moyen-Orient depuis 2011, où diverses factions ou « ismes » opposés à un pouvoir autoritaire ont fini par entrer en conflit les uns avec les autres.

Le seul moyen pacifique de remédier à cette situation mondiale explosive est si simple que nous devons le rappeler une nouvelle fois : il nous faut engager notre cœur, et toutes ses qualités, dans des manifestations mondiales spectaculaires dénuées de toute visée idéologique ou d’intérêt personnel, parce que le cœur humain, une fois qu’il est éveillé, est d’une sagesse infinie et incapable d’être « contre ». La jeunesse avancée est déjà sensible à cette nouvelle énergie qui déferle sur le monde, et elle sait que l’heure est venue d’abandonner le schéma de pensée ancien qui dit « c’est à moi, pas à toi », « tu es noir, je suis blanc », « ce n’est pas bon pour notre pays » ou « tous les jours se ressemblent ». Cette conscience émergente unificatrice est porteuse de grands espoirs pour l’avenir, même si les opinions violemment progressistes de nombreux jeunes activistes constituent un danger supplémentaire pour la société faute de recevoir l’écoute et l’attention qu’elles méritent de la part de ceux qui représentent notre passé ancien et si peu glorieux.

Le jour de vérité est proche, comment allons-nous décider de faire naître ce monde nouveau et meilleur ? Est-ce le socialisme que nous allons utiliser ? Est-ce l’anarchie ? Ou est-ce la religion ? Ou bien allons-nous nous rassembler pacifiquement et défiler en masse jusqu’à ce que nos gouvernements s’engagent à partager les ressources du monde ? Une manifestation unique ne suffira jamais. Cent cortèges échelonnés se tenant successivement sur plusieurs jours distincts n’apporteront probablement pas grand-chose. Mais des millions et des millions de manifestations simultanées dans le monde entier s’appuyant sur le seul et unique mot d’ordre de mise en œuvre de l’Article 25, des manifestations quotidiennes sans cesse renouvelées ? Peut-être cela suffira-t-il.
 

 

Notes

[1] Pour une liste complète des publications de cette série, voir : www.sharing.org/studies

[2]cf. A discourse on beliefs, ideologies and isms, Share The World’s Resources, juillet 2014.

[3] cf. Commercialisation, l’antithèse du partage, Share The World’s Resources, avril 2014. 

[4] cf. Rise up America, rise up!, Share The World’s Resources, octobre 2014. 

[5] Voir par exemple : Uniting the people of the world, Share The World’s Resources, mai 2014. 

[6] Willy Brandt, Nord-Sud : Un programme de survie (Rapport Brandt), traduit de l'anglais par Raymond Albeck, Guy Fritsch-Estrangin et Nina Godneff Paris: Editions Gallimard, 1980 ; Willy Brandt, Common Crisis, North-South : Co-operation for World Recovery, The Brandt Commission 1983, London, Pan 1983.

[7] Share The Worlds Resources, Financing the global sharing economy, October 2012. 

[8] Wily Brandt, op cit.

[9] Suite aux propositions de la Commission Brandt, les chefs d’Etat et de gouvernement de huit pays industrialisés et de quatorze nations en développement se réunirent à Cancun, Mexique, en octobre 2001 pour un sommet destiné à trouver enfin une issue au problème de la pauvreté dans le monde, après des années de négociations infructueuses. Les dirigeants devaient se rencontrer de façon informelle pendant deux jours, et créer ainsi un nouvel élan de bonne volonté susceptible de faire avancer les négociations. Mais la conférence n’aboutit à rien de concret, et les demandes d’une nouvelle répartition des ressources mondiales émises par les pays du Sud restèrent lettre morte. Le président étasunien Ronald Reagan refusa notamment l’objectif visant à combler le fossé séparant les pays industrialisés et la majorité des pays défavorisés. Même si la totalité des recommandations de la commission Brandt ne sont plus d’actualité (particulièrement l’accent sur le développement de la libéralisation du commerce et sur la stratégie mondiale keynésienne, alors que nous touchons à nos limites environnementales), il n’en reste pas moins que son « programme de survie » et sa vision d’un monde plus équitable ont encore beaucoup à offrir à nos politiques et à nos dirigeants de sociétés civiles d’aujourd’hui qui pourraient s’en inspirer. Par-dessus tout, on y trouve le « Programme de Survie » de cinq ans qui nécessiterait des transferts de ressources massifs vers les pays moins développés et des réformes agraires de grande ampleur. La Commission a aussi appelé de ses vœux un nouveau système monétaire mondial, une nouvelle approche du financement du développement, un processus de désarmement coordonné, et une diminution mondiale du degré de dépendance vis-à-vis des énergies non renouvelables. A ce jour, les gouvernements n’ont toujours pas traduit dans les faits la vision de Willy Brandt d’un processus multilatéral permettant un « dialogue entre toutes les nations sur l’ensemble des problèmes Nord-Sud, avec le soutien et la collaboration des agences internationales concernées » (Common Crisis, 1983).

[10] Rise up America, rise up !, op cit.

[11] cf. Noël, le système et moi, Share The Worlds Resources, décembre 2013. 


Mohammed Sofiane Mesbahi est le fondateur de STWR.